CHAPITRE XVI
que la seconde Philippique. Dans la troisième , l’orateur reproduit une partie des accusations portées contre Antoine, et il fait l’éloge de D. Brutus et de César Octave. La quatrième contient le récit des opérations militaires d’Octave contre Antoine , et une exhortation aux Romains pour les exciter à reconquérir leur ancienne liberté. Si Antoine veut la {)aix, il faut qu’il dépose les armes, qu’il demande la paix , qu’il l’implore : c’est ce que Cicéron démontre dans la cinquième Philippique. Il propose ensuite de décerner des honneurs aux chefs et aux soldats qui viennent de se distinguer par leur bravoure. Dans la sixième Philippique , l’orateur se plaint qu’on ait envoyé à Antoine les députés chargés de lui défendre d’assiéger, dans Modène, D. Brutus, un consul désigné. Il prétend qu’Antoine méprisera leurs sommations ; toutefois il souliaite un bon succès à cette démarche, qu’il ne saurait approuver. La septième Philippique est consacrée à faire voir toute l’infamie qu’il y aurait à traiter de la paix avec un misérable tel qu’Antoine; la huitième , à montrer qu’Antoine est véritablement l’ennemi de l’État, et qu’il faut prendre une délibération au sujet et de ceux qui accompagnent encore ce criminel , et de ceux qui l’ont quitté avant les ides de mars. La neuvième Philippique a plus d’un passage remarquable. Il s’agit, dans ce discours, des honneurs qu’on doit rendre à Servius Sulpicius, qui avait été envoyé auprès d’Antoine , et qui était mort avant d’avoir pu exécuter les ordres du sénat. La dixième Philippique est une éloquente apologie de Brutus , contre les accusations du sénateur Q. Fufius Galénus, La onzième est une diatribe contre P. Dolabella, qui gouvernait la Syrie, en vertu d’un décret jadis proposé par Antoine. Pison et Galénus, deux autres créatures d’Antoine , voulaient qu’on s’entendit avec le rebelle : Gicéron , dans la douzième Philippique, s’élève avec force contre leurs projets, et démontre de nouveau qu’il n’y a pas de traité possible entre la république et Antoine. Il reprend le même sujet dans le treizième : il blâme Lépidus de pencher pour un accommodement; et, comme Lépidus peut abuser de l’autorité dont il dispose , l’orateur demande qu’on prenne des précautions contre lui.
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CICÉRON
La quatorzième Philippique fut son chant du cygne, suivant le mot dont il caractérise lui-même le dernier discours de Grassus. Elle n’est pas indigne des admirations qu’elle a inspirées. Elle mériterait, mieux encore que la seconde, le nom de divine. Cicéron la prononça à l’occasion de la victoire, au reste peu décisive, gagnée par Hirtius, Pansa et Octave sur l’armée d’Antoine. L’éloge des soldats de la légion de Mars, qui avait eu les honneurs de cette journée, l’éloge de tous ceux qui avaient versé leur sang dans la bataille, et même tout le discours, peuvent compter parmi les plus belles choses que Cicéron nous ait laissées. Cependant, le dirai-je? il y a encore trop de lieux communs dans cette Philippique. Je sais bien que les autres, sauf certains passages brillants, ne sont guère que des développements de lieux communs. Elles n’en sont point meilleures. Je ne parle pas de leur défaut radical, l’absence de toute prévision, de toute idée claire de l’avenir : c’est là ce qui réduit trop souvent ces belles harangues à n’être qu’une musique sans objet, qu’un vain concert d’harmonieuses paroles, malgré tant de désintéressement, tant de chaleur d’âme, tant de dévouement aux intérêts de la patrie.
•iivroiKe» de Cleéron Mur i'art oratoire.
La collection des ouvrages de Cicéron sur l’art oratoire contient des traités de valeur fort diverse. Quelques-uns méritent à peine une mention, dans une histoire purement littéraire : ce sont de simples cahiers de rhétorique, des résumés de l’enseignement écrit ou verbal des plus fameux rhéteurs de la Grèce. D’autres, au contraire, sont des compositions admirables, les œuvres d’un grand artiste et d’un grand écrivain, et où Cicéron a consigné non pas les stériles préceptes de la science des sophistes, mais les nobles leçons de la philosophie de Platon et d’Aristote, mais aussi, mais surtout les fruits d’une longue et heureuse expérience. J’ai déjà eu plus d’une -fois l’occasion de nommer, de citer, de caractériser même, le Bmtus, les dialogues de l’Orateur, etc. Voici, du reste, le catalogue raisonné de tous ces traités, plus ou moins dignes de Cicéron.
La Rhétorique à Hèrennius, en quatre livres, est, comme l’indique le titre, un manuel général de l’art oratoire. C’est, selon toute probabilité, un travail de la jeunesse de Cicéron. Rien ne ressemble moins à un chef-d’œuvre. Non pas que le style en soit sans qualités ; il a même une simplicité et une sobriété assez agréables. Mais l’auteur s’enchevêtre souvent dans ses divisions et subdivisions; ses énumérations de parties et de figures ne brillent pas précisément par l’ordre et la logique; enfin il y a une foule de choses qui ne valaient pas la peine d’être dites, ni surtout d’être répétées ; or, on dirait que Cicéron se plaît non-seulement à dire des choses inutiles, mais à les redire. On sent partout la main incertaine et malhabile d’un écolier qui n’est pas encore maître de sa matière.
Les deux livres intitulés de VInvenÜon ne sont que la reproduction , sous une forme moins sèche et moins scholastique, d’une partie des préceptes qui remplissent les premiers livres de la RhéAoriquc à Ilérennius, C’est aussi un ouvrage de la jeunesse de Cicéron. Il paraît que l’auteur ne l’avait destiné qu’à son usage personnel, et qu’il fut publié contre sa volonté. Cependant on y sent déjà Cicéron. Le préambule du premier livre est un tableau animé de l’origine de l’éloquence et de ses progrès ; et plus d’un morceau admirable rappelle çà et là l’esprit et la manière de Platon.
Je n’ai pas besoin de répéter ce que j’ai dit ailleurs des trois dialogues dont Antoine et Crassus sont les héros, et où figurent les orateurs les plus distiggués de la génération dont Cicéron fut l’héritier. Cicéron avait plus de cinquante ans, quand il écrivit les livres de l'Orateur. C’était après le discours contre Pison, peu de temps avant la Milonienne : il était à l’apogée de son génie oratoire. Ces dialogues sont encore un traité de rhétorique; mais quelle différence entre des leçons arides et mortes, et cet enseignement d’exemple donné par de grands orateurs, parlant éloquemment de tout ce qui les a faits ce qu’ils sont, et se racontant, pour ainsi dire, eux-mêmes! C’est ici que Platon se fût reconnu plu® d’une fois dans un disciple digne de lui. Cicéron n’a p^ toute la perfection dramatique de l’auteur du Banquet; me*®
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CICÉRON
lui aussi il dessine nettement les caractères, et il sait donner à une discussion savante toute la vraisemblance et tous les charmes d’un entretien d’amis. Ses personnages n’ont pas toujours l’esprit attique; mais ce sont (^s Romains. S’il y a à redire sur leur théorie de la plaisanterie oratoire, et particulièrement sur les plaisanteries qu’ils donnent comme excellentes, ils exposent, en général, avec un rare bonheur d’expressions, les idées les plus justes, et même les plus profondes, sur ce qui constitue le talent de l’orateur et sur les moyens de le développer et de parvenir à la véritable éloquence. Cet ouvrage, eu dépit même du sujet, est d’une lecture fort intéressante; et l’on s’explique les prédilections de l’auteur, qui le regardait comme un de ses plus beaux titres littéraires.
Le Brulus fut écrit sons la dictature de César, en l’an 47 avant notre èie. J’ai dit ailleurs quel en était le sujet, et sur quel plan Cicéron avait conçu cette histoire de l’éloquence. C’est aussi un dialogue. Cicéron suppose ou raconte une conversation, où les interlocuteurs sont lui-même et ses deux amis Atticus et Brutus. La scène se passe à Tusculum, dans la maison de campagne de Cicéron. Il faut dire que le dialogue dégénère trop souvent en monologue, et que le principal personnage est un pédagogue faisant des leçons d’histoire littéraire, beaucoup plus que ce qu’il devrait être ; j’entends un homme d’esprit et de goût, devisant avec deux amis sur des choses familières à tous les trois. C’est par là, et aussi par un certain défaut de proportion dans les parties, que le Brutus me semble inférieur aux trois dialogues de l'Orateur.
A la même époque, Cicéron composa l’Orateur, qu’il dédia à Brutus. Il retrace, dans cet ouvrage, le portrait du parfait orateur, et les qualités du meilleur style oratoire. II a adopté, cette fois, la forme méthodique et didactique; mais il en compense, et au delà, tous les inconvénients, par des beautés du premier ordre. Rien de plus admirable que toute la partie où il expose les principes qui vont le guider et l’éclairer dans sa recherche. Jamais la théorie platonicienne de l’idéal n’a été rendue plus palpable, ni traduite avec une