CHAPITRE XVI
plus vive éloquence. La description de l’orateur n’est pas indigne non plus de ces magnifiques préliminaires. Mais la dernière partie du livre est bien technique; et je regrette que Cicéron ait cru nécessaire de finir par cette dissertation sur le nombre et la période. Belle tête, queue de poisson I c’est bien le cas de le dire, quand on aboutit des merveilles de l’idéal aux règles de la prosodie et de la grammaire.
Le dialogue des Partitions oratoires est aussi de l’an 47, ou peut-être de l’année précédente. C’est une rhétorique élémentaire, que Cicéron écrivit pour son fils. Ce fils et lui, voilà les interlocuteurs de ce dialogue, ou, si l’on veut, de ce catéchisme oratoire. A des questions sèches, le père répond brièvement et sèchement par des divisions, des distinctions, des définitions. Il dit en combien de parties se divise l’art oratoire, et combien il y a de parties dans un discours : dire ces parties, les distinguer, les définir, c’est ce que Cicéron appelle, d’après les Grecs, traiter des partitions. Cet ouvrage- a pu être de quelque utilité au jeune homme; mais, sauf le respect dû à l’auteur, c’est un livre illisible et ennuyeux.
Les Topiques, dédiés au jurisconsulte Trébatius, ne sont guère qu’un extrait arrangé du traité d’Aristote sur le même sujet, à savoir, la doctrine des arguments et des preuves judiciaires. Il s’agit des lieux communs de raisonnement. Cicéron l’écrivit en l’an 45, pendant un voyage à Rhégium.
Je n’ai rien dit du morceau. intitulé du meilleur Genre d’Orateurs, qui est de l’an 47 ou 46. C’était simplement la préface de la traduction des deux discours de la Couronne. Cette préface n’a rien de remarquable : elle est très-courte, et entre à peine dans le sujet indiqué au titre. Il vaudrait mieux pour nous que cet opuscule eût péri, et que la traduction nous fût restée.
Cicéron phlIOHophe.
Des œuvres comme les trois dialogues de Cicéron sur l’art oratoire, comme l’Orateur, comme le Brutus même, suffiraient à la gloire d’un grand écrivain , Quintilien , qui n’a
CICÉRON
guère fait qu’extraire et commenter les doctrines littéraires de Cicéron, passe pour un grand homme. Or, le Brutus, V Orateur, tous les livres de rhétorique ensemble, ne sont qu’une faible portion des travaux de Cicéron écrivain, et non pas la plus solide ni la plus brillante. Les Romains, il est vrai, n’en ont pas jugé ainsi; et ce n’est pas le philosophe qu’ils ont admiré le plus dans Cicéron. Mais peu nous importe leur ingratitude, ou plutôt leur ignorance et leurs préjugés. Quel intérêt avons-nous à être injustes envers l’auteur de tant de chefs- d’œuvre ? Faut-il que nous contestions sa puissance et son génie, parce qu’il a eu le malheur de semer ses trésors devant des lecteurs grossiers, incapables de les estimer à leur prix? Non, non! il suffit de jeter les yeux sur ces écrits, pour se sentir saisi d’enthousiasme : ce n’est pas nous qui marchanderons à Cicéron ce qui lui est dû. Saluons donc ici, non pas seulement le premier des philosophes romains, ce qui serait assurément fort peu dire, mais un philosophe véritable, mais un grand philosophe, mais le plus digne peut-être de tous les héritiers antiques d’Aristote et Platon.
Cicéron s’était adonné , dans sa jeunesse , aux études philosophiques, avec une ardeur extrême. Il se mit à l’école des meilleurs maîtres, en Italie, en Grèce, partout où il espérait trouver à s’instruire. Il lut tous les livres de quelque valeur ou de quelque renom. Il se renseigna curieusement sur tous les systèmes un peu fameux. Il ne voulait pourtant que fortifier son esprit par une sorte de gymnastique intellectuelle : la philosophie était, selon lui, une préparation indispensable k la carrière de l’éloquence. Il dit quelque part que, s’il est devenu un orateur, ce n’est pas dans les officines des rhéteurs, mais dans les promenades de l’Académie. On reconnaît les traces de ces hautes études dans presque tous les grands discours de Cicéron, et jusque dans ses plaidoyers mêmes. Toutes les fois qu’un grand principe est en cause, l’orateur le défend avec des armes trempées aux meilleures sources, et dont les exigences oratoires ne font que relever l’éclat. Il y a des thèses de philosophie morale qui n’ont jamais été soutenues avec des arguments