‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 153 sur 397 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

plus décisifs, avec une logique plus savante, que dans tels et tels discours de Cicéron. Cicéron ne s’en serait tenu qu’à cet usage tout pratique de la philosophie, on serait presque déjà en droit de le nommer philosophe. Mais la philosophie fut l’occupation principale de. ses dix dernières années ; ce fut sa consolation la plus efficace, durant cette période où il vit périr la république, et où sa vie domestique même fut troublée par les plus amers chagrins. Le progrès seul de l’âge devait amener peu à peu un esprit comme celui de Cicéron jusqu’aux sommets les plus élevés du monde de la pensée. Avant la dictature de César, Cicéron avait déjà écrit deux ouvrages qui , à eux seuls , lui constitueraient des titres valables à l’héritage d’une part considérable de Platon et d’Aristote : il avait fait la République et les Lois. H est vrai que ces deux traités ne sont pas des livres de spéculation pure; mais il s’occupait déjà du de Finibus, qui est tout philosophie. Supposez que César n’ait point passé le Rubicon : Cicéron n’eût point laissé de méditer sur les grands problèmes; seulement, il est probable que les orages de la vie publique auraient nui à la fécondité du philosophe, et que plus d’un beau livre manquerait à la collection de ses œuvres. L’orateur aurait ajouté peut-être quelques beaux discours à ceux qui ont fait sa gloire; mais nous, la postérité, est-il bien sûr que nous eussions gagné au change ?

La philosophie de Cicéron n’est pas un de ces systèmes complets et exclusifs qui ont la prétention de ne rien devoir à personne, et d’être seuls en mesure de résoudre toutes les questions métaphysiques et morales. On ne peut pas même dire que ce soit proprement un système. C’est la philosophie du sens commun, associée à une vaste érudition. C’est la raison cherchant son bien partout où elle le trouve, choisissant la vérité, rejetant l’erreur. C’est une sorte d’éclectisme, mais un éclectisme délicat, qui ne tourne jamais au syncrétisme, parce qu’il ne tient compte que de l’excellent. Les principes généraux de cette philosophie sont les principes mêmes sur lesquels repose la vie morale et sociale. Cicéron ne construit pas à sa fantaisie l’homme, le monde et Dieu : il recueille fidèlement les oracles de la conscience du genre

CICÉRON

humain ; et c’est surtout quand il se sent d’accord avec tout le monde qu’il croit avoir raison. Platon a fourni beaucoup, comme on peut bien penser ; mais Cicéron ne s’est pas laissé un instant séduire par les utopies du poète, et son esprit romain le mettait en garde contre toutes les exagérations de l’idéalisme. Aristote lui est médiocrement sympathique ; je dis l’Aristote de la Métaphysique et de ÏOrganon; mais l’Aristote des dialogues et des traités populaires, celui même de la Politique et de V Éthique, a exercé sur lui une influence considérable. En morale, Cicéron est un stoïcien tempéré. Il admet les doctrines du Portique, sous bénéfice d’inventaire ; et il ne tient pas à suivre le tortueux dédale où se perdaient trop souvent les adeptes, sur les pas de Zénon et de Chrysippo. 11 n’aime pas les épicuriens, et il le leur fait bien voir. La nouvelle Académie est son école de prédilection ; mais cette libre fille de Platon, en le rendant difficile sur les caractères de la certitude, ne fit point de lui un sceptique ; Cicéron est trop réserv é quelquefois ; il ne nie jamais comme Carnéade. Ses maîtres académiciens étaient d’ailleurs, pour la plupart, de ceux qui travaillèrent à régénérer l’école, à la guérir du doute, à renverser le probabilisme, et à transporter, comme on l’a dit, le Portique dans l’Académie.

Ce serait une longue liste, et presque sans fin, que celle des philosophes qui seraient en droit de revendiquer quelque chose d’eux- mêmes dans les livres philosophiques de Cicéron. 11 y a même tels de ces livres qui ne sont que des ouvrages grecs arrangés à l’usage des lecteurs latins, des traductions ou des imitations plus ou moins libres. Aussi n’est-il bruit, chez les critiques et chez les historiens, que du grand défaut de Cicéron philosophe, l’absence d’originalité. 11 s’agit pourtant de s’entendre. Cicéron, honnêtement, ingénument, dit où il a pris la plupart des belles choses qu’il répète : on en conclurait volontiers que tout, chez lui, absolument tout, est richesse d’emprunt. J’admets qu’il en soit ainsi. 11 n’y a rien de lui, soit; mais qui dira que tout n’est pas à lui? Ces pensées sont siennes par droit de conquête : il leur a donné la forme ; il les a fait vivre de sa vie ;

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