CHAPITRE XVI
il les a marquées du sceau de son caractère. Ces belles choses, entre ses mains, sont devenues plus belles ; des blocs de marbre, à peine ébauchés, sont devenus d’admirables figures. L’originalité de Cicéron, c’est d’avoir composé des chefs-d’œuvre. Je sais quel respect on professe de tout temps pour les livres illisibles ; et je ne veux médire ni du grimoire, ni de ce qu’on appelle les ouvrages sérieux. Mais qu’est- ce que l’originalité de tant de grands philosophes, qui n’ont pas fait des chefs-d’œuvre? une terminologie nouvelle, de vieilles idées sous un nouveau costume, des habits retournés ! Mais ils ont soin d’anponcer au monde que la vérité, jusque-là introuvable, est enfin trouvée: on les croit sur parole, sur la foi de leur enseigne; on aime mieux les croire que d’y aller voir : grâce à leur style, on ne les lira pas ; et les voilà tout à l’heure passés grands hommes. Oh! bien sot celui qui confesse avec candeur qu’il n’a pas découvert un nouveau monde ! Sot celui qui ne parle pas de ses devanciers pour les flétrir ou les refouler au néant ! Mais trois fois sot celui qui a le malheur de se faire lire! C’est un péché dont Cicéron est coupable au premier chef ; et c’est une originalité, selon moi, qui vaut bien celle qu’à tort ou à raison on lui dénie. N’est-ce donc ripn d’être le second des écrivains philosophes, le plus grand de tous après Tincomparable Platon ?
Ouvraiteii phlloaophiqucs de Cicéi*OD.
La République est de l’an 54: quand Cicéron composa son premier traité philosophique, il avait donc cinquantetrois ou cinquante-quatre ans. Il adressa cet ouvrage à son ami Âtticus. C’était une suite de dialogues, divisée d’abord en neuf livres, que l’auteur réduisit plus tard à six seulement. Cicéron supposait un entretien, où prenaient part Scipion Émilien, Lélius, et leurs contemporains les plus illustres, Fannius, Tubéron, Scévola et d’autres. C’est durant le loisir des Fériés Latines que ces amis s’étaient livrés, selon Cicéron, à une longue discussion sur la meilleure forme de gouvernement, l’année même de la mort de Seipion Émilien, et fort peu de temps avant la tragique ca-
CICÉRON
tastrophe. Us avaient cherché ensemble quelles sont les conditions de la vie politique, et comment une nation doit être constituée pour devenir et demeurer forte et puissante ; ils avaient signalé les causes de la grandeur et de la prospérité de Rome, et les moyens de suspendre une décadence dont les symptômes commençaient à se révéler. Rome avant les Gracques, tel est l’idéal politique de Cicéron. L’histoire de * la constitution romaine remplissait une grande partie de l’ouvrage. On voit que la République de Cicéron n’était point uûe utopie, et qu’elle n’avait de commun que le titre avec celle de Platon, ou du moins que les ressemblances n’étaient que dans la forme littéraire, dans le ton du style, dans les perfections e.xtérieures. Cicéron se proposait un but tout patriotique. Il trt^yaillait à conjurer des catastrophes imminentes, en calmant les esprits, en ranimant l’amour des traditions antiques, en ramenant les questions fondamentales de la politique à leurs termes véritables. Si des idées saines, de nobles sentiments, exprimés dans un admirable langage et avec la chaleur d’une âme émue, pouvaient avoir raison de l’aveuglement des partis, des passions des hommes, des convoitises, des ambitions, des jalousies, la République eût opéré des merveilles ; si Troie avait pu être sauvée, ce livre était digne de rendre une vie nouvelle au sénat défaillant, et d’ajourner pour longtemps l’avénement des chefs militaires. Nulle part Cicéron n’a été plus grand, plus éloquent, plus admirable. La République était son chef-d’œuvre.
Ce qui reste du monument ne laisse aucun doute à ce sujet. Les caractères étaient tracés de main de maître; le dialogue avait toutes les qualités : il n’y manquait pas même cette grâce dont si peu de Romains ont eu le secret, et que Cicéron lui-même n’avait pas toujours retrouvée quand il faisait parler Antoine ou Crassus. Les amis de Térence lui avaient porté bonheur. Scipion et Lélius parlent, chez lui, d’une façon digne d’eux et digne de la Grèce. Supposez Platon à Rome, écrivant le livre de Cicéron : il eût prêté peut-être à ses héros d’autres idées; il ne leur eût prêté ni plus d’éloquence, ni plus d’esprit, ni un esprit plus aimable. Le songe de Scipion, qui terminait la République., et que Macrobe