CHAPITRE XVI
nous a conseiTé, est ce qu’il y a de plus beau, selon moi, non pas seulement dans Cicéron, mais dans toute la prose latine. Quelques-uns des mythes de Platon sont des merveilles d’imagination et de poésie : le mythe de Cicéron soutient le parallèle sans pâlir. On sait de quoi il est question dans ce songe. Scipion raconte que, durant son premier séjour en Afrique, il avait reçu l’hospitalité sous le* toit de Massinissa. Comme il dormait, son aïeul l’Africain lui apparut, et l’enleva en esprit dans les espaces célestes. L’univers entier se dévoila à ses yeux; il entendit l’harmonie des sphères ; il vit l’ordre admirable qui règne dans le monde, et que maintient sans cesse une Providence infatigable. Son guide lui expliqua ce grand spectacle, lui apprit k mépriser les choses terrestres ; à élevei^ ses pensées audessus de ce globe misérable, perdu dans l’immensité; à n’aspirer qu’aux biens impérissables ; à n’ambitionner d’autre gloire que celle de la vertu, d’autre récompense que l’immortalité promise aux grandes âmes.
Il y a trente ans, on ne connaissait de la République que ce fameux épisode, et les passages cités par quelques anciens auteurs. Angelo Mai retrouva, sur un manuscrit jmllimpseste, le premier livre presque entier, un long fragment du second livre, quelques parties du troisième, du quatrième et du cinquième. C’est la plus précieuse découverte qu’on ait faite dans les domaines de l’antiquité depuis deux siècles ; et M. Mai lui-méme, qui nous a fait connaître tant de choses inconnues, n’est tombé que cette fois-là sur un chef-d’œuvre. Quel malheur qu’il n’en ait pas trouvé assez pour reconstruire le monument de la base au faite; mais quelle reconnaissance ne devons-nous pas à celui qui nous a mis en état d’en mesurer on d’en deviner les imposantes proportions I
La République, grâce au sujet, grâce à la manière tonte romaine dont Cicéron l’avait traité, fut accueillie par les contemporains avec un véritable enthousiasme. Les Romains .pardonnèrent au philosophe, en faveur de l’homme d’État et du bon citoyen : le grand écrivain n’aurait pas su£6 à leur faire accepter des spéculations comme celles qui rem-
plissaient certaines parties de l’ouvrage et surtout l’épilogue. Quant aux Grecs, ils poussèrent l’admiration jusqu’à l’hyperbole. On dit qu’ils mettaient la République au-dessus des livres d’Aristote et de Platon. Ainsi se réalisait l’espèce de prophétie que Plutarque attribue au rhéteur Apollonius Molon. Quand Cicéron, dans sa jeunesse, visitait, pour s’instruire,' la Grèce et l’Asie, un jour qu’il avait déclamé devant Apollonius : « Cicéron, dit celui-ci après quelques instants de silence, je te loue et t’admire ; mais je plains le sort de la Grèce, en voyant que les seuls avantages qui nous restaient, le savoir et l’éloquence, vont, par toi, passer aussi du côté des Romains. »
Les Lois étaient, dans la pensée de l’auteur, le complément de la République. Il avait fait le panégyrique de l’ancienne constitution de Rome ; il s’agissait de prouver l’excellence des lois romaines. L’ouvrage n’est guère, en général, qu’un commentaire éloquent des textes; ce n’est pas un système idéal de législation. Par là encore le traité de Cicéron difière de celui de Platon qui porte le même titre. On croit que Cicéron l’écrivit immédiatement après la République; on croit aussi que les Lois avaient cinq ou six livres. Il en reste trois, les trois premiers, qui sont à peu près sans lacunes. Ce sont des dialogues, mais où ne Ggurent plus les personnages de la République. Cicéron se met lui-même en scène, avec son frère Quintus, et Atticus leur ami. L’entretien supposé a lieu durant une promenade aux environs d’Arpinum, et dans une petite île, non loin de la maison patrimoniale des Tullius^ au confluent du Fibrène et du Liris. Les Lois n’offrent pas un très-vif intérêt. C’est de la jurisprudence, bien plus que de la philosophie. R y a pourtant de belles choses, et d’un ordre très-élevé, dans le premier livre, où Cicéron établit les fondements du droit et de la loi, et où il donne son opinion sur cette question du souverain bien, tant débattue par les anciens philosophes. Le premier livre et le deuxième ont l’un et l’autre un préambule. Ces deux préambules sont charmants, et rappellent, sans trop de désavantage, les pages analogues qu’on admire dans Platon. Je vais transcrire quelques lignes du dernier, où l’on reconnaîtra