‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 158 sur 397 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

avait exigé un peu plus d’effort. Nous ne pouvons pas savoir jusqu’il quel point cet effort avait été heureux. Treize vers bien faits ne prouvent pas beaucoup pour toute une épopée. Tout ce que nous. pouvons dire, c’est que les contemporains admiraient, c’est que les amis avaient des transports; et Cicéron, en écrivant les Lois, Cicéron à cinquante-cinq ans, contemplait d’un œil plus que paternel cet enfant de sa jeunesse. La complaisance va même un peu loin. Qu’on en juge par les paroles qu’il met dans la bouche d’Atticus et de son frère : « Atticus. Voilà sans doute le bois, et voici le chêne d’Arpinum ; je les reconnais tels que je les ai lus souvent dans le Marins. Si le chêne vit encore, ce ne peut être que celui-ci ; car il est bien vieux. QüINTUS. S’il vit encore, cher Atticus ! il vivra toujours ; car c’est le génie qui l’a planté, et jamais plant aussi durable n’a pu être semé par le travail du cultivateur que par le vers du poète. Atticus. Comment cela, Quintus? et qu’est-ce donc que plantent les poètes? Tu m’as l’air de te donner ta voix à toi-même', en louant ton frère. Quintus. Soit; mais, tant que les lettres parleront latin, on trouvera en ce lieu un chêne qui portera le nom de chêne de Marins ; et ce chêne, comme l’a dit Scévola du Marins de mon frère, vieillira des siècles innombrables. »

Cicéron avait chanté en vers la gloire de son consulat, et ce qu’il appelle, dans les Lois, sa mémorable année. Ce poème était une œuvre de sa maturité; mais il est douteux que cette œuvre fût de nature à lui faire grand honneur. C’est là qu’il s’écriait, avec une emphase presque ridicule : « Que ies armes le cèdent à la toge ; que le laurier s’efface devant l’éloquence ! » C’est là qu’il proclamait ses services d’une façon si peu retenue et si propre à lui aliéner même les plus reconnaissants : « O Rome qui as été fortunée sous mon consulat! » Ce dernier vers, dans l’original, est plein d’allitérations passablement désagréables, outre l’inconvenance de l’exclamation; mais ce n’est point un vers absurde , comme le donneraient à croire les ignorants

< . Quintus Cicéron se piquait de poésie.

CICÉRON. 273

qui répètent depuis tantôt deux siècles, cette prétendue traduction littérale :

O Rome fortunée,

Sous mon consulat née '!

Le vers de Cicéron est un [mauvais vers ; et c’est déjà bien assez. Juvénal, qui le cite quelque part, fait cette réflexion piquante et judicieuse : « Il eût pu mépriser les glaives d’Antoine, s’il eût toujours parlé de la sorte. » Je ne prétends pas que tout, dans |le poème, fût de la force des deux vers qu’on en cite : pourtant ce n’est pas faire injure à Cicéron, de présumer que, si nous possédions l’ouvrage, nous n’y trouverions pas beaucoup à admirer.

l.et(rea de Cicéron.

Le vaste recueil qui contient la correspondance de Cicéron est loin d’être complet. C’est à peine si quelques-unes de ces lettres sont antérieures au consulat de Cicéron ; celles des dix dernières années de sa vie forment plus 3es trois quarts du tout, et nous n’avons pas même tout ce qui avait été conservé de cette époque. Tullius Tiron, l’affranchi du grand orateur et son secrétaire intime, avait rassemblé avec soin toutes ces pièces précieuses, et il y avait joint ce qui restait des lettres de quelques-uns des correspondants. Il disposa le tout en divers recueils, sans s’astreindre à l’ordre chronologique. On trouve à la suite l’une de l’autre toutes les lettres adressées à un même personnage, ce qui donne lieu nécessairement à des interversions de temps, quand on passe d’un personnage à un autre ; et les lettres adressées au même personnage ne sont pas toujours à leur place respective. Nous possédons encore quatre des recueils de Tiron ; les Lettres à Divers, nommées vulgairement Familières, en seize livres; les Lettres à Atticus, aussi en seize livres ;

I . Le mot natam, dans lu vers de Cicéron, lient simplement lieu du participe passé du verbe e/re, qui n'existe pas en latin. Ce n’est pas le seul exemple de cet emploi de natut qu’on trouve dans les poètes. Virgile va jusqu’il se servir de veniftu, pour signifier étant, faute du mol nécessaire. Cicéron a rois natam, comnre les Grecs auraient mis yfjofiivrjv.

Page 1