CHAPITRE XVI
les Lettres à Quintus, en trois livres ; le livre unique intitulé Lettres à Brutus. Il est probable que ces quatre recueils n’étaient pas les seuls. Les anciens auteurs citent des lettres de Cicéron k Cornélius Népos, à César, à Hirtius, à Caton, à Pompée, etc., dont il n’y a trace dans aucune de ces quatre collections.
Quelques éditeurs modernes ont eu l’idée de ranger toutes ces pièces historiques dans leur ordre naturel, afin d’en rendre la lecture plus facile et plus profitable. On a ainsi une sorte de journal, où sont consignés et commentés les événements de l’histoire de Rome, durant sa période la plus agitée et la plus décisive. C’est un heureux supplément à ce qui I manque dans les écrits des historiens; c’est presque une compensation à la perte des Mémoires qu’avait laissés Cicéron. « On peut voir, dit Montesquieu, dans les lettres de quelques grands hommes de ce temps-là, qu’on a mises sous le nom de Cicéron, parce que la plupart sont de lui, l’abattement et le désespoir des premiers hommes de la république, à cette révolution qui les priva de leurs honneurs et de leurs occupations mêmes, lorsque, le sénat étant sans fonction, ce crédit qu’ils avaient eu par toute la terre, ils ne purent plus l’espérer que dans le cabinet d’un seul ; et cela se voit bien mieux dans ces lettres que dans les discours des historiens. Elles sont le chef-d’œuvre de la naïveté de gens unis par ime douleur commune, et d’un siècle où la fausse politesse n’avait pas mis le mensonge partout. Enfin on n’y voit point, comme dans la plupart de nos lettres modernes, des gens qui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire*. » Je n’ai pas besoin de remarquer que ces lettres n’ont pas moins de valeur aux yeux des amis de la belle littérature qu’à ceux des investigateurs de faits historiques. C’est là que nous pouvons étudier le ton et le langage familier de la haute société de Rome ; c’est là que nous pouvoir nous faire une idée de cette urbanité dont il est si souvent question dans les auteurs, et qui était comme l’atticisme romain; c’est là enfin, et là seulement, que nous
4. Monlesquieu, OEuvres comylctes ^ édit, de Cb. Lahore, t. II, p. 64.
pouvons estimer jusqu’à quel point les Romains étaient propres à exceller dans le genre épistolaire. Il y a, sans doute, d’autres livres latins qui portent le titre de Lettres; mais il n’y en a pas qui soient, comme celui-ci, une production spontanée du temps et des circonstances. Les lettres de Sénèque, de Pline le Jeime et d’autres auteurs ont été presque toujours écrites pour le public : ce sont des dissertations, des récits, des morceaux de critique, que sais-je encore ? des compositions plus ou moins spirituelles sur toute sorte de sujets, adressées à tels ou tels personnages; ce sont des exercices épistolaires, ce ne sont pas des lettres. Les lettres de Cicéron et.de ses amis n’ont jamais ce caractère : nulle préméditation, nul arrangement, nul artifice. Aussi l’éloquence y coule-t-elle de source. Il y a là des choses admirables, et de tous les genres de beauté, non pas seulement dans les lettres écrites par Cicéron lui-même, mais dans celles de presque tous ses correspondants. Nous parleron plus loin des correspondants avec quelque détail. Quant à Cicéron, un seul mot suffit : on reconnaît partout l’aimable et charmant esprit de l’auteur des dialogues, souvent le grand écrivain et le grand homme ; trop souvent aussi l’homme timide, incertain et faible ; une belle âme et de nobles sentiments, mais avec des éclipses et des défaillances. Cicéron est encore Cicéron dans un billet de quelques lignes. C’est dire assez que ses plus belles lettres, ce sont les plus longues. •
Que si nous considérons les quatre recueils dans leur forme respective, il y a lieu de marquer entre eux certaines différences. Les Lettres à Divers sont le plus précieux et le plus important à tous égards : c’est le plus varié, c’est celui qui contient les lettres les plus caractéristiques. C’est là que Cicéron et ses amis nous mettent dans le secret de leurs pensées et de leurs espérances, de leurs craintes et de leurs vœux. Ces épanchements de l’amitié, l’émotion de toutes ces âmes, l’élégance et la politesse du style, le charme et la grâce de la diction, tout enfin concourt à faire du premier recueil un monument incomparable, et le modèle du genre épistolaire ; je dis le modèle d’une correspondance sérieuse.