‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 160 sur 397 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

et non point de ce bavardage épistolaire tant admiré en France, et dont les chefs-d’œuvre feraient une assez triste figure auprès de ces pages ingénues, d’une si mâle et si saine beauté. Les Lettres à Atticus ne sont pas beaucoup moins importantes pour l’histoire ; elles nous font même pénétrer plus profondément dans l’âme de Cicéron. Il y a des choses que Cicéron ne pouvait dire qu’à un vieil ami, à un confident éprouvé. Ajoutez que ce recueil n’embrasse pas moins de vingt-six ans, tandis que les autres ne commencent que beaucoup plus tard, et ne nous font connaître que les dernières années de la vie de Cicéron. Mais Cicéron, s’adressant à un ami intime, n’a pas besoin de mettre sa pensée en relief; et il se contente bien souvent de sous-entendus, ou de ces mots de rappel qui ne sont guère pour nous que des énigmes. Ses lettres n’ont donc pas ici tout l’agrément littéraire de celles qu’il adressait à des hommes moins initiés à ses affaires, et qui ne pouvaient comprendre qu’un langage clair, catégorique et sans réticences. Les Lettres à Quintus sont d’un caractère tout particulier. Quintus Cicéron devait beaucoup à Marcus : sa fortune politique avait été en grande partie l’ouvrage de son aîné. Celui-ci le traite donc un peu comme im disciple ou un pupille. Il lui fait des leçons excellentes sur ses devoirs d’administrateur. Les plus impqrtantes sont du temps où Quintus était propréteur en Asie. On trouve aussi, dans ces lettres, des détails intéressants sur l’intérieur de la famille des Tullius. Quelques-uns contestent l’authenticité du livre des iMtres à Brutus. Il est difficile à un homme de goût de se rendre à leurs raisons, et d’attribuer à un artifice de rhéteur tant de pages souvent admirables. Celui qui eût été capable de faire parler ainsi Brutus et Cicéron, ne se fût pas amusé, ce me semble, à cette étrange supercherie. Ce rhéteur serait un des meilleurs écrivains de Rome : nous posséderions quelque chef-d’œuvre signé de son nom, et non pas seulement des lettres apocryphes, noyées dans l’océan du génie d'un grand homme.

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CICÉRON

Dernier triomphe de Cleéron.

On sait comment périt Cicéron, et avec quel courage, avec quelle noble résignation il se soumit k sa fortune. « Hérennius, dit Plutarque , d’après l’ordre qu’avait donné Antoine , lui coupa la tête, et la main avec laquelle il avait écrit les Philippiques.... Lorsque cette tête et cette main furent apportées à Rome , Antoine tenait les comices pour l’élection des magistrats. « Voilà les proscriptions finies , » dit-il au récit du meurtre, et à l’aspect de ces sanglantes dépouilles. Il les fit attacher au-dessus des rostres : spectacle affreux pour les Romains, qui qroyaient avoir devant les yeux, non le visage de Cicéron, mais l’àme d’Antoine! » C’est ainsi que, même après sa mort, l’auteur des Philippiques triomphait encore de son ennemi. Un poète de talent, Cornélius Sévérus, a exprimé en vers énergiques les sentiments dont tous s’étaient émus en présence du trophée que le triumvir avait élevé à ses vengeances : < Les faces encore pantelantes d’hommes magnanimes furent exposées sur les rostres où ils avaient parlé ; mais l’image de Cicéron , perdu pour toujours , fait disparaître toutes les autres : on dirait quelle est seule. Alors on se rappelle les grandes actions du consul , cette conspiration , ces criminels complots dont il saisit la trame , ces patriciens dont il dénonça les attentats; alors aussi on se rappelle le châtiment de Céthégus, Catilina confondu dans ses espérances impies. A quoi lui ont servi et la faveur du peuple , et les applaudissements des hommes assemblés , et tant d’années comblées d’honneurs , et une vie passée au sein des nobles études? Un seul jour a fait disparaître cette glorieuse existence; et l’éloquence latine s’est tue, frappée avec lui, triste et abîmée dans le deuil. Celui qui était jadis l’unique appui, le salut des accusés, celui qui fut toujours la tête de la patrie, ce défenseur du sénat, cette voix publique du Forum, des lois, des mœurs, de la paix, est devenue muette à jamais par un meurtre affreux. Ce visage aux traits décomposés, ces cheveux blancs souillés du sang de la victime , ces mains sacrées qui avaient servi à accomplir de si grandes œuvres, un citoyen, transporté d’une joie féroce, les

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