CHAPITRE II
par les écrivains de la prétendue renaissance. Les mystères^ les soties,' et le reste, seraient devenus la vraie tragédie et la vraie comédie ; et notre théâtre serait un véritable théâtre français. Je lis dans plusieurs livres des doléances du même genre à propos de l’obstination des poètes dramatiques de Rome à imiter ou plutôt à traduire les poètes dramatiques de la Grèce; mais je ne vois pas qu’on y montre où étaient, avant Livius Andronicus, les germes de la tragédie et de la comédie romaines. Rome n’eut jamais de théâtre que celui dont la dotèrent les Grecs. Ce que quelques-uns nomment si improprement le théâtre primitif des Romains n’était point un théâtre, et d’ailleurs n’était pas romain, puisque les Romains l’avaient reçu des Osques et des Etrusques.
Les habitants delà ville osque d’Atella, dans la Campanie, excellaient à monter des parades burlesques, où tout se passait, peu s’en faut, comme sur nos tréteaux de la foire. Quelques lazzi grossiers, force grimaces, force contorsions, force soufflets, force coups de pied ou de bâton, faisaient tous les frais de ces farces atellanes ; et même le principal personnage ressemblait presque au polichinelle des Italiens modernes. Les bouffons atellans couraient çà et là par l’Italie, et les Romains ne les voyaient pas sans plaisir. Mais ce ne fut que fort tard, et quand la comédie grecque eut initié les Romains à de plus délicates jouissances, que des poètes aventureux imaginèrent de s’emparer des personnages atellans, de les faire dialoguer sur le théâtre, et de donner, sous le titre d’atellanes, de véritables comédies. En réalité, les atellanes de Dossénus, de Novius, de Pomponius, ne différaient des pièces de Plaute ou de Térence que par le cadre dramatique, ou plutôt par les noms et le costume des personnages.
En l’an 364 avant notre ère, une épidémie désolait Rome. Nul remède humain, nul recours aux dieux n’avait pu conjurer le fléau. On alla demander conseil aux Étrusques. Ceux-ci engagèrent les Romains à instituer des jeux scéniques, et leur envoyèrent des baladins. Ces hislres ou histrions, comme les nommaient les Étrusques, ces ludions, comme les nommèrent d’abord les Romains, dansaient au
LES CINQ PREMIERS SIÈCLES
son de la flûte ; mais nul chant , nulle pantomime. Leur adresse toutefois plut aux Romains. Les jeunes gens se mirent à les imiter : ils ajoutèrent même à ces danses des chants sarcastiques, dans le genre des improvisations fescennines; ou, pour mieux dire, l’antique chant fescennin se combina avec les danses venues d’Etrurie. Plus tard, le mètre saturnien admit, au partage de son antique domaine, les mètres divers fournis par la Grèce; il leur céda même plus d’une fois la place entière. Le chant où se suivaient ainsi des vers de mesure différente reçut le nom de sature, ou de mélange, dont on fit ensuite le mot satire. Mais les satures n’étaient pas plus du drame que les simples chants fescennins. Elles ne furent que de la satire, jusqu’au jour où un poète dramatique, sans doute un auteur d’atellanes, leur donna un cadre régulier, des personnages, une action. Ces comédies nouvelles étaient des pièces fort courtes, et on les jouait à la suite des atellanes. De là les noms d’exode et même d’exode d’atellane, qui prévalurent sur le nom de sature, réservé à ce qui était proprement la satire.
Une anecdote caractéristique, rapportée par Polybe, fera connaître, mieux que tout ce que je pourrais dire, et la grossièreté naturelle des Romains, et leur peu de goût pour les plaisirs de l’esprit. Le préteur Anicius avait annoncé une lutte de chanteurs : la foule s’empressa pour y assister. Les chanteurs entrent en scène, et ils chantent. Grand désappointement parmi les spectateurs. On murmure, on fait tapage; on crie que le préteur a trompé le public. Les chanteurs finissent par comprendre. Alors les voilà qui se joignent et se poussent, qui se saisissent corps à corps, se quittent, se reprennent de nouveau, criant , gesticulant, et tirant de leurs instruments des sons à écorcher les oreilles. Les barbares qui étaient venus pour voir une lutte ont ce qu’ils attendaient ; et les murmures se changent en applaudissements sans fin.
Conelnalon,
Nous avons examiné avec détail, et, autant que je pense, sans rien omettre, tout ce qu’on pourrait nommer les pro-