CHAPITRE XVm
sujet, sans exclure toutes les grâces, n’admettait guère qu’une simplicité nue, et, pour ainsi parler, que les formes les plus élémentaires de l’esprit. Yarron l’a bien senti, et il ne sue point à la recherche d’une élégance intempestive. Le tableau des occupations champêtres prêtait matière à de plus heureux développements. Yarron a traité ce beau sujet non pas seulement en agronome consommé, mais en écrivain el en artiste. Ce ne sont pas des chapitres décousus, comme ceux du vieux Caton, des recettes qui ne sont que des recettes. C’est une œuvre littéraire, et dans toute la force du terme; ce sont des dialogues d’une lecture agréable, et qui rappellent par plus d’un point le ton et la manière de Cicéron. Yarron les écrivit à quatre-vingts ans ; mais nulle part la faiblesse de l’âge ne s’y laisse apercevoir : le vieillard n’y est qu’avec son expérience et ses qualités aimables; son imagination n’est point flétrie ; son style est coloré et plein de séye. Yarron, comme tous les vieillards, aime à faire de longs discours; il prête aussi de longs discours à ses divers personnages. Mais il n’oublie jamais son sujet, ni le but où il tend ; il dit tout, mais il ne dit rien de trop; et, s’il fait quelque étalage d’érudition, cette érudition est toute spéciale, et elle a toujours trait à la matière agricole. C’est le vieux Nestor, transporté de la vie héroïque aux humbles choses du monde champêtre, et parlant de ce qu’il sait k fond, sans jactance, et avec peu de parenthèses. C’est le vieillard d’Ascra, moins le génie poétique et la langue divine. Yarron aime à mêler, comme Hésiode, les sentences morales aux préceptes du labourage et de l’économie domestique. Yirgile dit quelque part, dans les Géorgiqnes, qu’il chante, k travers les villes romaines, un chant ascréen. 11 eût pu dire tout aussi bien qu’il chantait d’après Yarron que d’après Hésiode. H a beaucoup moins emprunté k Hésiode qu’k Yarron. On reconnaît k chaque instant qu’il s’est souvenu du traité de VAgriculture. C’est d’après Yarron, par exemple, bien plus encore que d’après son expérience personnelle, qu’il a décrit les mœurs et les travaux des abeilles. Il n’est pas jusqu’au plan des Géorgiqws, qui ne rappelle celui des dialogues de Yarron. Yarron, dans son premiw livre, traite de la culture
VARRON
proprement dite et de l’arboriculture : c’est la matière des deux premiers livres des Géorgiques. Le second livre de Varron, sur l’éducation des bestiaux, correspond au troisième livre de Vitale. Enfin il s’agit des abeilles dans le troisième et dernier livre de Varron, comme dans le quatrième livre des Géorgiques. La différence, c’est que Varron ne s’occupe pas uniquement des abeilles; il parle aussi de la basse-cour, des garennes et des viviers.
Les trois livres de Varron sont autant de dialogues différents, qu’il dédie tous les trois à sa femme Fundania, mais dont le second est particulièrement adressé à Niger Turranius, et le troisième à Quintus Pinnus. Le premier entretien est censé avoir lieu au temple de Tellus, le jour de la fête des semailles. Les interlocuteurs sont Varron, G. Fnndanius son beau-père, et plusieurs de leurs amis communs. Varron place le deuxième entretien au temps de la guerre des pirates, quand il commandait la flotte grecque ; et il converse avec quelques-uns de ses amis, grands propriétaires de bestiaux en Êpire. Il suppose, dans le troisième dialogue, que, durant les comices pour l’édilité, son ami Axius et lui allèrent se mettre à l’ombre dans la villa publique, tandis qu’on faisait le dénombrement des suffrages, et qu’ils y trouvèrent agréable compagnie. Les noms de la plupart des assistants, Cornélins Mérula, Rrcellius Pavo, Minucius Pica, Pétronius Passer, expliquent pourquoi Axius, à son entrée, dit plaisamment à l’augure Appius Glaudius : « Veux-tu nous admettre dans ta volière, où tu trônes au milieu des oiseaux? » De là à une discussion sur la basse-cour et tout ce qui s’ensuit, il n’y a qu’un pas ; et la volière d’Appius, ce merle, ce paon, cette pie, ce moineau, font bien vite entendre leur ramage. L’honorable augure lui-même ne se borne point à son rôle officiel d’observateur du gazouillement et du vol de la gent ailée : il se mêle au concert, avec'Axius et Varron. Ge troisième livre n’est ni le moins instructif, ni surtout le moins î^réable. D y a des descriptions charmantes, et où le talent de Varron s’anime et rit, sans sortir pourtant des conditions du genre et des nécessités du sujet. Mais il eût été difficile à Vairon d’être sec et technique en parlant de sa magnifique