‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 192 sur 397 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

austère. Quant au style et à la diction , le contraste est peut-être plus complet, plus frappant encore. César est la clarté même; Salluste est concis jusqu’à l’obscurité. César parle sa pensée, et les tours les moins recherchés, les moins contournés, sont ceux qu’il préfère ; Salluste ccoirait manquer à son lecteur, s’il ne revêtait sa pensée de costumes plus ou moins pittoresques : il provoque la curiosité ; il veut qu’on cherche sous sa phrase. Enfin Salluste aime les hellénismes, les vieilles locutions, les mots tombés en désuétude ; tandis que César se borne à ce pur latin qui était à Rome ce que l'attique était en Grèce.

vie de üallusle.

Caïus Sallustius Crispus naquit en l’an 86 avant notre ère, à Amiterne, ville de la Sabine. Il était d’une famille plé- -béienne. Il fut élevé à Rome, et il entra assez jeune dans la carrière des honneurs. A vingt-sept ans, il était nommé questeur, et, trois ans plus tard, tribun du peuple. Tribun, il souleva la populace contre Milon et contre Cicéron, après le meurtre de Clodius. Mais bientôt le parti contraire eut le dessus, et Salluste fut exclu du sénat par les censeurs d’alors, sous prétexte de mauvaises mœurs. Je dis prétexte; car beaucoup de ceux qu’on ne dégradait pas n’étaient guère plus exemplaires que lui. Il passa dans la retraite les deux années suivantes ; et c’est à ce repos forcé que nous devons le Catilina. La victoire de Pharsale le rendit à la vie publique. Grâce à César, il redevint questeur, puis préteur. D servit sous César dans la guerre contre Juba; et le dictateur le nomma proconsul et gouverneur de la Libye. C'est en Afrique qu'il écrivit .son Jugurtha. Il était bien placé pour se procurer tous les documents nécessaires, et pour prendre par lui-même une connaissance exacte des lieux où s'étaient passés les événements. Mais ces occupations littéraires étaient loin de lui faire oublier ce qu’il était venu chercher dans la patrie de Massinissa. Il voulait s’enrichir, et il ne néglige^ rien pour en venir à bout. Il n’y eut pas d’exaction dont il ne se rendît coupable. Les Numides payèrent un peu cher l’honneur d’avoir été gouvernés par celui qui "devait être

rhistorien de leurs anciens héros. Salluste revint à Rome, chargé des dépouilles de sa province. Il fit bâtir, sur le mont Quirinal, un palais magnifique, entouré de vastes et délicieux jardins, et orné de toutes les merveilles des arts. Ce palais fut plus tard la résidence favorite de plusieurs empereurs. C’est là que Salluste passa les dernières années de sa vie, au sein du luxe et des plaisirs, mais non pourtant dans une complète indolence. Il consacrait une partie de son temps à la composition de cette grande histoire où il conduisit les faits depuis la ruine de Jugurtha jusqu’à la conspiration de Catilina, reliant ainsi l’un à l’autre ses deux premiers ouvrages, et formant un tout de ce qui n’avait été d’abord que deux fragments séparés.

Salluste mourut en l’an 36 avant notre ère, à l’âge de cinquante et un ans. Il avait épousé Térentia, cette femme hautaine et revêche que Cicéron s’était vu forcé de quitter. Térentia n’était plus jeune quand elle passa dans la maison de l’ennemi de son premier époux. Cette union fut inféconde. Mais Salluste adopta le petit-fils d’une sœur qu’il avait, et il laissa son nom et sa fortune à ce jeune homme, le Crispus Salluste qui fut l’ami d’Horace.

Quelques-uns ont essayé de réhabiliter le caractère de Salluste comme homme public et privé, et de contester les preuves accablantes qui témoignent et de ses rapines et de ses débauches. Mais il suffit de ses propres aveux pour nous convaincre que ses ennemis eux-mêmes ne l'ont pas beaucoup calomnié. Ainsi il confesse quelque part qu’il n’a pas toujours su se défendre des séductious d’une ambition mauvaise, et que son âme a été longtemps en proie à toute sorte de misères. Il voudrait qu’on le crût guéri de ses vices d’autrefois ; mais, dans l’ouvrage même où il parle ainsi, il fait œuvre, en maint endroit, d’homme haineux, partial, et presque de calomniateur. Tenons-le donc pour digne de sa réputation. Il est fâcheux pour les lettres qu’un coquin (nequam), comme Lactance caractérise Salluste, ait pu être un écrivain de génie, et que nous soyons réduits à mépriser en un sens celui que nous admirons dans un autre. Mais tout ce que nous dirions n’y ferait rien. Nous pouvons

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