CHAPITRE XX
souhaiter que le talent ne soit jamais que l’apanage de la vertu mais à quoi bon contester que vertu et talent ne sont pas synonymes, et qu’on les a vus plus d’une fois, hélas I mardier l’un sans l’autre?
juKCincntii des anciens sur Halluste.
Las anciens ont porté sur Salluste des jugements asseye divers. Quelques contemporains, tels que César et Pollion, étaient vivement choqués de son affectation d’archaïsme. C’étaient pourtant des amis de l’historien. Ses ennemis insistaient sur ce point vulnérable, et ils ne voulaient voir en lui qu’un plagiaire des viemi auteurs. On connaît l’épi> gramme citée quelque part dans l’ouvrage de Quintilien ; « O toi qui as tant volé les mots du vieux Caton, Crispas, écrivain de l’histoire de Jugurtha I > Sénèque, qui compare Salluste à Thucydide, et qui donne la préférence à l’historien latin, nous apprend que Tite Live était d’un avis tout contraire au sien, et qu’ü reprochait à Salluste de gâter Thucydide en l’imitant. « Non pas, ajoute malignement Sénèque, qu’il aimât davantage Thucydide, mais parce qu’il le craignait moins, et parce qu’U se flattait de se mettre plus aisément au-dessus de Salluste, s’il mettait d’abord Salluste au-dessous de Thucydide. » Tacite proclame Salluste le plus florissant écrivain des choses romaines.^ Martial l’appelle le premier de ^ tous les historiens romains. Quintihen vante avec complaisance cette admirable rapidité qui fut l’éminente qualité de Salluste. U s’en réfère aussi au jugement du grammairien ServUius Nonianus, qui déclarait Salluste et Tite Live plutôt égaux que semblables. Aulu- Gelle caiactérise Salluste comme un écrivain savant en brièveté, un novateur en fait de mots ; il loue la beauté et l’élégance de son style ; il dit que , si ses ouvrages ont été l’objet de certains reproches assez fondés, la plupart des critiques de ses détracteurs étaient sans raison et sans justesse. Quelques Romains distinguaient, dans Salluste, le narrateur de l’orateur, et préféraient ses récits è ses harangues. Cette opinion est singulière. Salluste, quoi qu’eu disent Sénèque et Cassius Sévérus, n’est jamais inférieur à
lui-même : c’est le même art et le même talent qu’il a déployés partout; ses récits valent ses harangues, ni plus ni moins; et ses harangues valent ses récits. Nous sommes en droit de décider, sur ce point, autant que les anciens euxmêmes. Je renvoie le lecteur au discours de Micipsa , à celui de Marius, à tous les discours qu’on lit dans le jwfjurtha, dans le Catilina, et dans les restes de V Histoire romaine.
•uvragen de Salluitte.
Le premier en date, comme je l’ai déjà dit, c’est l’histoire de la conspiration dont Cicéron sauva Rome. H manque plusieurs choses à ce petit livre, pour être un chef-d’œuvre. Ainsi l’historien ne montre pas avec une suffisante clarté ce que voulait précisément Catilina, et comment un pareil misérable avait pu réunir autour de lui tant de partisans, et se rendre si redoutable même aux plus courageux citoyens ; il omet à dessein des détails utiles, mais qui ralentiraient sa marche, et qui n’ajouteraient pas à l’intérêt dramatique : on est réduit à suppléer plus d’une fois aux lacunes de l’écrivain, même quand il n’avait aucun motif de mutiler la vérité. Qu’est-ce donc quand il se laisse aller à ses haines? Ce que nous ignorerions presque complètement, sans les Catilinaires et sans des témoignages non suspects, c’est le grand rôle que joua Cicéron dans le péril. Nous ne saurions pas que d’insignes honneurs furent décernés au sauveur de la patrie, et que Rome le nomma son Père. Le silence calculé de Salluste est bien coupable ; et ce n’est pas excuser l’historien que de dire, comme font quelques-uns, que Salluste n’a péché que par omission, et qu’il ne s’est pas permis de prétendre que Cicéron fût un homme taré ou incapable : c’est dire simplement que Salluste aurait pu être encore naoins impartial, et remplir un peu plus mal ses devoirs d’historien. Au reste, si l’on ne cherche, dans le Catilina, que la disposition littéraire des parties, que des narrations vives et bien faites, des portraits brillants et de beaux discours, on sera servi à souhait ; et, presque à chaque pas, on trouvera à applaudir et à admirer.