‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 194 sur 397 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le Jugurlha est bien supérieur au Calüina. Ici, l’âme de rhistorien est plus libre, et elle n’obéit plus au souffle des passions contemporaines. Salluste racontait les événements d’un autre siècle : plus de soixante ans s’étaient écoulés depuis la lutte du héros numide contre les Romains; Jugurtha et Bocchus, Marins et Sylla même, n’étaient plus guère que des souvenirs. Il est certain que Salluste fit tous ses efforts pour être exact et complet. Il consulta les manuscrits puniques amassés par Massinissa, par iNIicipsa, par Hiempsal II; il s’informa curieusement des vieilles traditions numides; il parcourut le pays dans tous les sens, et il visita les lieux illustrés par les victoires ou les revers des armées romaines. Ses descriptions sont parfaitement topiques, et ne laissent rien à désirer. On reconnaît en outre, comme dit un critique , qu’il avait étudié l’art militaire dans ces 'mêmes lieux, sous le plus grand capitaine des temps anciens : le génie de César anime le tableau qu’il trace de toutes les batailles, de toutes les marches, de tous les campements, de tous les sièges. Salluste ne peint pas avec moins de vigueur les discussions du sénat et les agitations du Forum. D’ailleurs, c’est le même talent de mise en scène, la même habileté de main, la même éloquence, le même style que dans le Catilina. Quelques-uns n’hésitent pas à proclamer le Jugurtha non-seulement un chef-d’œuvre, mais le plus beau de tous les morceaux d’histoire que nous ait transmis l’antiquité. C’est beaucoup dire. Le joyau est précieux; mais enfin ce n’est qu’un joyau : il a fallu plus de génie, ce me semble, pour construire un vaste et riche trésor, comme les Décades ou les Annales.

Il ne reste, de l’Histoire roinaine de Salluste, que quatre ou cinq discours assez remarquables, et quelques fragments en général insignifiants. Nous ne pouvons donc pas juger si le grand ouvrage était digne du plus beau des deux petits. Il est permis de le croire , au moins po'ur la partie qui se rattachait immédiatement au Jugurtha, et pour une bonne moitié peut-être. Mais il est possible que, vers la fin, quand Salluste touchait à certains noms qu’il n’aimait pas, l’exactitude lui ait fait défaut, et que Pompée ou Caton,

par exemple, n’aient pas eu en lui un impartial ni même un bien loyal appréciateur. L’Histoire romaine était en cinq livres, et chacun de ces livres avait une étendue considérable.

On attribue encore à Salluste deux lettres, ou plutôt deux mémoires adressés à César, l’un avant Pharsale , l’autre après la guerre d’Âlexandrie. L’auteur propose ses vues sur la réorganisation du gouvernement. Il prie César de sauver Home de sa ruine; de régénérer la population urbaine, par l’introduction de nouveaux citoyens; de répandre l’éléiiient romain dans les provinces, par l’établissement de nouvelles colonies ; de rétablir l’égalité, en détruisant l’influence de la noblesse et de la fortune ; de donner une meilleure composition aux armées; enfin, selon son expression mêlne, de tout remettre en état sur la terre et sur les mers. Ce sont bien là les pensées qui ont dû occuper en ce temps l’esprit de Salluste, et les conseils qu’il a sans doute adressés maintes fois ou à César tout-puissant, ou à César touchant déjà à la toute-puissance. De très-bons juges ne doutent pas qu’il ne les ait mis par écrit, et sous la forme un peu solennelle où nous les possédons. Il est difficile pourtant de reconnaître la main de Salluste dans le style des deux lettres sur la Réforme de la République. Ces lettres ne sont probablement que des déclamations, c’est-à-dire des sujets traités après coup, comme ceux qu’on donnait, dans les écoles, aux aspirants orateurs. Seulement, ici, le déclamateur, rhéteur * ou disciple, s’est trouvé un homme d’un vrai talent ; il a saisi parfaitement le caractère de son personnage; il a trèsbien parlé; il eût fait illusion, s’il était possible à un autre qu’à Salluste de retrouver les mots et les tours du Catilina et du Jugurtha.

filallaste et Tacite.

J’ai dit combien Salluste diffère de César. S’il faut absolument comparer Salluste à quelqu’un, rapprochons-le de Tacite. Tous les deux ont un modèle commun, 'Ihucydide; tous les deux ils aspirent à la profondeur, et ils affectent la concision. Mais ils ne sont pas toujours dignes du puissant

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