CHAPITRE XX
et incomparable historien de la guerre du Péloponnèse : leur profondeur n’est souvent qu’apparente, et leur concision est quelquefois autre chose qu’un résultat de la concentration des pensées. On ne saurait contester que Salluste, comme Tacite, ne soit principalement, presque uniquement préoccupé de la forme, et qu’il ne caresse avec un amour excessif la période, le tour pittoresque, les mots mêmes. Des deux côtés, même prétention à bien oonnaitre les hommes; même tendance à tout expliquer par leurs passions,, à prendre les petits faits pour de grandes causes, à faire une large part au destin. Il n’en était pas ainsi de Thucydide, ni surtout de ce viril Polybe, qui chasse la Fortune de son histoire, et qui cherche à toute chose sa raison d’être. Salluste, plus encore que Tacite, est un artiste, et n’est qu’un artiste; mais c’est un artiste de génie. C’est pour lui qu’on eût pu inventer la fameuse devise : L’art pour Vart. On dit qu’avant d’écrire ses livres, il s’était fait rédiger, par je ne sais quel grammairien ou httérateur , un abrégé de l’histoire romaine ; et c’est dans cet abrégé qu’il devait choisir tel ou tel point à sa guise, pour le développer ensuite et l’orner de ses couleurs. Ce qui semble confirmer cette tradition , c’est le passage du Catilina (chap. iv) oü il parle de son dessein de n’écrire que des morceaux détachés, et de cueillir, c’est son expression même, carptim, dans l’histoire du peuple romain, les faits à son avis les plus dignes de mémoire. Ne dirait-on pas un lapidaire qui prend un diamant et le taille ; qui passe ensuite à un autre, puis à un autre encore, qu’il façonne avec le même soin? Quant à les monter ensemble, le hasard lui en suggérera peut-être la pensée; mais il a travaillé sans un plan arrêté d’avance. L'œuvre totale manquera de' proportion .* elle aura toutes les beautés du détail; elle n’aura pas la suprême’ beauté de l’ordonnance et de l’ensemble. Il est douteux que Salluste ait pu faire, après coup, que le Catilina et le Jugurtha devinssent réellement portions intégrantes d’un même ouvrage. Même après la composition de la grande histoire, le Jugurtha et te Catilina sont restés ce qu’ils étaient auparavant, des épisodes. J'en ai une preuve qui me parait incontestable. Les anciens citent
toujours le Catilina et le Jugurtha comme des livres à part, jamais comme des parties de l’Histoire romaine, lis u’ont pas même voulu voir dans celui-ci riutroduction, dans celui-là le complément des récits déroulés à travers les cinq livres de l’histoire générale. Ce n’est pas ainsi que Tacite a conçu ses deux vastes compositions. Tacite n’a pas songé un instant à raccorder son Agricola avec ses Histoires. Ses Annales sont un tout; ses Histoâ'es en sont un autre. U a su établir un ensemble ; et par là il a été plus vraiment historien que SaUuste. Mais il y a des points où l’on aperçoit entre ces deux esprits l’aflinité la plus étroite. Rien ne se ressemble plus, à certains égaids, que le Jugurtha et la Germanie. Gomme tableau de mœurs, c’est la même exactitude, les mêmes couleurs savamment disposées, en un mot la même perfection. Tacite n’a guère qu’un seul avantage : ü a jeté un coup d’œil pénétrant sur les racines mêmes de la société germanique; SaUuste, en étudiant ses peuples d’Âfrique, n’est pas descendu à ces profondeurs. Enfin, si l’on a dit de Tacite qu’il semblait avoir assisté au^c conseils secrets de tous les princes, SaUuste, à son tour, fait, si je puis m’exprimer ainsi, l’anatomie morale de tous ses personnages. L’un veut être un politique ; l’autre veut être un philosophe. Ils sont quelquefois ce qu’ils veulent être; mais d’autres fois ils n’en ont que l’apparence. Ce sont deux peintres, et deux peintres du premier ordre, peintres partout, peintres toujours : là est leur vraie grandeur, leur originalité, leur valeur incontestée et incontestable.
style de Ballaste.
Après tout ce qui précède, nous n’avons plus à disserter longuement sur les caractères du style de SaUuste. On en connaît déjà tous les défauts comme toutes les qualités. Les défauts, en définitive, sont assez peu de chose. Je ne dévouerài point SaUuste aux dieux infernaux, pour quelques archaïsmes, pour l'emploi de quelques locutions forcées. C’est tout ce que voyait Âsinius PoUion dans ces beaux livres où il y a tant à admirer; mais on sait à quelle aune PoUion mesurait les auteurs contemporains. Je ne m’indi-