‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 196 sur 397 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

gnerai pas non plus pour quelques phrases un peu trop thucydidiennes, c’est-à-dire un peu plus obscures que de raison. Enfin je ne reprocherai que médiocrement à Salluste de n’avoir pas assez sacrifié aux Grâces. Il y a des sujets qui ne comportent pas beaucoup le sourire, et où certains charmes seraient déplacés et cesseraient, par conséquent, d’étre des charmes. Si Salluste est morose, il a du moins la gravité et la force, la noblesse et l’éclat, le mouvement et la vie. Il y a, dans le Catilina, dans le Jugurtha, dans tout ce qui nous reste de Salluste, de quoi justifier tous les enthousiasmes. Je ne m’étonne donc pas que le style de Salluste ait eu tant d’imitateurs; qu’on ait fait, à l’usage des jeunes Romains, des recueils de ses locutions et de ses phrases, et que plus d’un grammairien ait passé de longues années à commenter ses ouvrages. Voyez avec quelle puissance et quelle énergie cet homme de peu de vertu savait exprimer les plus hautes pensées, les sentiments mêmes qui étaient le plus loin de son cœur. Lisez ces étonnants préambules qu’il a mis en tête du Catilina et du Jugurtha. Vous pouvez contester l’opportunité, à de telles places, de telles dissertations morales; mais vous serez frappé des merveilleuses ressources du génie, et vous applaudirez l’écrivain. Citons au moins un exemple, encore que ni notre langue, ni nos formes de style ne se prêtent que fort imparfaitement à reproduire un tel style et une telle diction. Je prends la fin du préambule du Jugurtha : « J’ai souvent ouï raconter qu’au dire de Q. Maximus, de P. Scipion, et de bien d’autres personnages éminents de notre cité, la vue des images de leurs ancêtres embrasait leurs âmes du plus vif amour de la vertu. Non sans doute que cette cire et ces muettes effigies eussent en elles-mêmes une si grande efficacité ; mais parce qu’en effet le souvenir des belles actions développe, dans le cœur des grands hommes, une flamme qui ne se calme plus, qu’ils n’aient, à force de mérite, égalé la renommée et la gloire de leurs modèles. Quelle différence, dans ce siècle de corruption I Est-il un seul citoyen qui ne lutte, avec ses ancêtres, non de probité, non d’activité, mais de richesses et de prodigalités? Les hommes nouveaux eux-mêmes, qui

jusqu’ici avaient dû à leur seul' mérite l’honneur de passer avant la noblesse, n’arrivent plus aux commandements et aux magistratures qu’à force d’intrigues et de brigandages. Gomme si la préture, le consulat et toutes les dignités de ce genre avaient en soi leur éclat et leur magnificence, et n’empruntaient pas leur valeur au mérite de. ceux qui en sont revêtus! Mais je me suis laissé entraîner trop complaisamment et trop loin, par le dépit, par le dégoût que m’inspirent les mœurs de mes concitoyens : je me hâte de revenir à l’objet de ce livre. »

Vu tableau de balluate.

Voilà Salluste philosophe, c’est-à-dire posant comme tel et jouant un rôle. Quelle riche et souple nature, que celle qui peut ainsi prendre à son gré tous les caractères, et les soutenir avec cette vérité ! Quel homme heureusement doué, que celui qui sait s’approprier tous les sentiments, toutes les pensées, et imiter à s’y méprendre ces accents qui ne devraient sortir que du fond d’une grande âme! Qu’est-ce donc quand l’écrivain ne fait pas violence à son génie, ou, si l’on veut, quand il est simplement lui-même ; quand il se borne à tracer des tableaux ; quand il fait œuvre, non plus de stoïcien ou de Romain des vieux temps, mais d’artiste et de peintre? Je ne résiste pas au plaisir de le montrer aussi sous son jour le plus favorable. Ce sera donc une citation encore. Je ne promets pas qu’on verra dans tout son mouvement et avec toutes ses couleurs la scène que j’ai choisie; mais il restera, j’espère, quelque chose de beau pourtant, et l’imagination du lecteur complétera ce qui va manquer à la reproduction d’un texte peu traduisible. C’est au Forum que nous allons nous transporler; et c’est Jugurtha que nous allons voir triompher par son or et ses intrigues : c Donc Jugurtha dépouille le faste de la royauté, prend l’extérieur le plus propre à exciter la compassion, et vient à Rome avec Gassius, Naturellement plein d’énergie et d’assurance, il ne laisse pas néanmoins de céder aux avis de ceux qui l’ont constamment soutenu de leur crédit ou de leur scélératesse, et il achète à grands

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