CHAPITRE XXI
Valeur hiatorique de l'ouvrage de TIte Uve.
Tile Live n’a pas écrit, comme quelques-uns seraient tentés de le croire, uniquement pour faire admirer son beau style. Il y a, dans les Décades, tout autre chose encore que des narrations bien faites et d’éloquents discours. Le fond n’est guère moins excellent que la forme même. C’est une magnifique bibliothèque , où nous retrouvons , mais paré d’éclatantes et impérissables couleurs, tout ce que la tradition racontait des faits du vieux temps, tout ce que les poètes avaient chanté, tout ce que les annalistes avaient consigné dans leurs livres, tout ce qu’on savait alors, et tout ce qu’on pouvait savoir. Je l’ai dit ailleurs : Tite Live a été l’Homère du peuple romain. Mais il ne s’est pas contenté de créer une œuvre complète et vivante : il a fait tous ses efforts pour que cette œuvre fût la vérité même. Il ne s’est point livré aux élans de son imagination; il n’a été poète que dans le détail et dans le style, ou dans la disposition des parties. C’est des sources mêmes qu’il a tiré ce qu’on serait tenté de croire quelquefois inventé à plaisir. Il n’a pas tenu à lui que nous n’ayons l’image naïve et exacte des premiers siècles de Rome. Mais on sait à quoi il était réduit, pour toute la période qui précède la prise de Rome par les Gaulois. Toute la bonne volonté du monde , toutes ses recherches , tous ses soins, toute sa conscience n’y pouvaient rien : les monuments originaux avaient péri; il fallait bien se contenter de ce que la mémoire des hommes avait arraché à l’incendie, et consigné plus tard dans des poèmes, dans des chroniques, dans des livres de toute sorte. Sachons gré à Tite Live d’avoir fait un récit vraisemblable. Il y a pourtant un point où nous devons faire nos réserves. Tite Live, dans son patriotisme, ne voit pas assez la faiblesse de Rome primitive ; l’idée de la ville éternelle et de la capitale du monde lui cache celle de la ville de Romulus et des Tarquins. Il ne dit pas ce qui ferait tache à l’honneur du peuple-roi , ou du moins il l’ignore. Ainsi, pour citer un exemple, il parait certain que Porsenna et les Étrusques sont entrés à Rome : Tacite et Pline citent même un article du traité qui suivit la prise de
TITE LIVE
la ville. Tite Live aurait pu combattre la tradition populaire ; mais il n’a pas eu le courage de dépouiller un préjugé qui flattait son amour-propre de Romain : aussi ne croit -il qu’à Mucius Scévola. Quant à cette partie de l’histoire où les documents authentiques abondent, Tite Live ne laisse à peu près rien à désirer. Il a eu le bon esprit de prendre pour base les récits de Polybe ; mais il consulte aussi les écrivains romains. Il concilie, par d’ingénieuses explications , les autorités divergentes, et il complète, les uns par les autres, les témoignages divers. On sait combien, dans certains cas, il s’éloigne de son guide ordinaire. Il n’y a rien de moins semblable que le récit du passage des Alpes par Annibal, tel qu’il est dans Polybe, et le même récit, tel que Tite Live l’a donné. Tite Live, je le répète, n’invente rien; mais il choisit selon ses instincts, et ses instincts le mènent quelquefois plus loin qu’il ne voudrait. Entre deux faits, dit un critique, dont l’un est sec et l’autre intéressant, c’est vers le second qu’il incline ; entre le vrai qui le priverait d’un beau récit, et le vraisemblable qui lui en fournit la matière, il choisira le vraisemblable. Faut-il lui en faire un crime, et accuser sa sin- ' cérilé? Non certes; mais il faut dire qu’il s’est laissé aller à ce penchant qu’il signale quelque part lui-même comme le défaut le plus habituel des écrivains : à savoir, une facilité trop grande à recevoir comme preuve ce qui ne prouve rien, et à tirer quelque chose d’assertions qui auraient besoin d’être contrôlées.
Tite Live raconte beaucoup de prodiges. Mais il les raconte comme il les a lus consignés dans les anciens auteurs, ou comme on les lui a racontés. Il y croit peut-être ; peut-être voudrait-il qu’on y crût comme lui. Mais il ne les donne pas comme des faits incontestables, et qu’il serait criminel de révoquer en doute. Il est crédule, soit; mais il n’affiche nulle part la prétention d’imposer sa foi. Ces légendes merveilleuses sont un charme de plus dont je n’aimerais pas à le voir dépouillé. Il y a trop d’historiens qu’on ne peut pas lire, pour que nous songions à nous indigner qu’un historien ait trop tâché de nous plaire. Quintilien dit que l’historien doit plaire à son lecteur, comme l’orateur à son auditoire ; et Quintilien a raison.