CHAPITRE XXI
Les modernes reprochent k Tite Live de ne pas s’occuper assez de la constitution de Rome, et de manquer de curioaté pour la politique de son pays : a Si quelques faits intérieurs, ditM. Nisard, l’invitent à s’en occuper, il n’approfondit pas; et, soit sur les desseins du sénat, soit sur les luttes des partis, soit sur certaines grandes mesures qui touchent à la constitution, il se réduit au rôle de témoin, voyant les choses du dehors et de loin, ne cherchant pas k pénétrer, et confiant dans les talents de ceux qui gouvernent. Admirable disposition pour écrire l’histoire de tout cë qui se passe au dehors et en plein jour, guerres, émotions populaires, scènes de Forum, mais qui ne convient plus lorsqu’il s’agit d’événements intérieurs, de motifs secrets, de conseils; lorsque le sort de Rome dépend de quelque résolution prise entre les quatre formidables murs où délibérait le sénat. » D’autres critiques regrettent de ne pas rencontrer chez Tite Live des détails circonstanciés sur les progrès des arts et des sciences, sur l’ancienne littérature romaine, et sur divers sujets qui préoccupent l’érudition de nos jours. Personne ne serait plus en- ■ chanté que moi de trouver de pareilles choses dans un pareil b'vre, et traitées de main de maître ; mais il y a, ce me semble, quelque ingratitude k réver toujours des biens qu’on pourrait avoir, et k ne pas se féliciter de ceux qu’on a. C’est déjà trop de demander k un narrateur incomparable pourquoi il n’est pas aussi un grand politique.
Tite Uve eut an Hérodote.
Tite Live est un Hérodote. Les anciens l’ont dit, et les modernes n’ont jamais trouvé qualification plus juste et plus caractéristique. Non pas qu’il soit un Hérodote de tout point; mais les ressemblances sont frappantes, et les différences n’empêchent pas l’exactitude parfaite de la comparaison. Hérodote et Tite Live ont l’un et l’autre dans la marche je ne sais quoi d’épique, quelque chose dans le ton qui sent l’inspiration et le génie. Bien peu de poètes ont été poètes k un plus haut degré que ces deux prosateurs. La vive intuition des faits leur rend le passé aussi présent que s’ils l’avaient sous les yeux. Voilk pourquoi leurs récits sont
TITE LIVE
plus que des récits, si j’ose ainsi dire i c’est la vie même des peuples transportée tout entière, par une sorte de magie, sur ces pages merveilleuses, où nous la voyons à notre tour se mouvoir, se développer, rayonner de tout son éclat. On sait que l’ordonnance de l’ouvrage d’Hérodote n’est pas sans analogie avec celle de l’Odyssée d’Homère. Tile Live, qui n’avait pas des choses si disparates à rattacher les unes aux autres, s’est dispensé des savantes combinaisons imaginées par l’auteur des Muses. H suit, comme Thucydide, un ordre chronologique, et, quelquefois aussi, trop scrupuleusement chronologique. Ce n’est pas VOdysséc, mais c’est VIliade. Je veux dire par là que l’intérêt jamais ne languit ; que l’historien, comme le poète, court sans cesse à l’événement; qu’il entraine, bon gré, mal gré, le lecteur; qu’il ne s’acharne point à embellir ce qui ne souffrirait pas d’ornement; qu’il sait faire des sacrifices, et repousser dans l’ombre ce qui nuirait à l’effet général de ses tableaux. Hérodote ne s’échauffe jamais : il laisse aux faits qu’il raconte le soin d’intéresser eux-mêmes et de passionner le lecteur. On en peut dire presque autant de Tite Live. Mais cette impersonnalité ni chez l’un ni chez l’autre n’est indifférence. La preuve qu’ils n’étaient pas insensibles, c’est la puissance avec laquelle ils s’emparent, sans en avoir l’air, de notre âme et de nos émotions. On verra tout à l’heure une démonstration en règle, et par un critique des plus compétents, sur ce que ce critique lui-même nomme la sensibilité de Tite Live. Quant à la bonne foi et à l’ingénuité, Tite Live ne le cède ni à Hérodote ni à personne. Il a plus d’art que le vieux prosateur ionien; mais sa curiosité n’est guère moins naïve, et il ne serait pas aisé de déterminer qui de Tun ou de l’autre se laisse le mieux prendre aux enchantements des légendes populaires. Ce sont deux esprits de la même famille ; mais ils ont vécu dans des siècles si diflérents, et ils s’adressaient à des lecteurs dont le goût était si peu semblable , que leur style n’a pu manquer de s’en ressentir, ét de différer même beaucoup plus qu’on ne serait en droit de s’y attendre. Hérodote est im des fondateurs de la prose chez les Grrecs : Tite live est venu après Cicéron ,