CHAPITRE XXIV
l’espèce humaine depuis son apparition dans le monde ; ses luttes contre les bêtes sauvages et . contre toutes les misères; l’origine du langage ; l’invention des arts ; le lent établissement de l’ordre dans le primitif chaos des sociétés. La météorologie, l’explication des tremblements de terre et des volcans, sont l’objet du sixième livre. Des sources thermales Lucrèce passe à ces vapeurs contagieuses qui s’élèvent quelquefois de la terre, et qui répandent au loin la désolation et la mort. Voilà comment se rattache à ce livre la fameuse description de la peste d’Athènes, que le poète a versifiée d’après Thucydide, mais qui n’a point fait oublier l’admirable modèle.
Quelques-uns pensent que le poëme de Lucrèce avait plus de six livres, ou du moins que Lucrèce s’était proposé de le faire plus étendu que nous ne le possédons. Il est certain que le sixième livre, comparé aux cinq autres, est de beaucoup le moins parfait. On sent çà et là que le poète n’y a pas mis la dernière main. 11 finit brusquement, et comme si sa fin actuelle n’était pas la fin véritable; et, jusque dans l’épisode qui le termine, et qui en est la partie la plus brillante, il y a des négligences extraordinaires, quelque chose de rugueux, de saccadé, d’incohérent même; en un mot, tout ce qui semble annoncer que la dernière lime n’a point passé par là. Le poème n’en est pas moins con^let pourtant. Ces six livres contiennent tout le système d’Epicure, dans ses parties fondamentales; et, comme le remarque Denis Lambin, après Lucrèce il ne reste pas beaucoup à en dire. Ajoutez, comme le remarque encore Lambin, que Lucrèce ne s’est pas même tenu étroitement enfermé dans son sujet et dans son titre, et qu’il lui arrive à chaque instant de disserter sur des questions morales, sur la tempérance, sur la modération dans les désirs, sur le mépris des honneurs, du luxe et de la mollesse. Quant au fait lui-même, j’entends par là quant à savoir si Lucrèce, à tort ou à. raison, avait ajouté d’autres livres à ceux que nous lisons , il y a un argument qui ne souffre guère de réplique. Pas un auteur ancien, pas un de ces grammairiens qui citent et transcrivent les auteurs classiques, n’indique rien, ne cite rien, ne transcrit rien,
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LUCRÈCE ET CATULLE
qui se rapporte à aucun livre au delà du sixième. Et pourtant combien de fois Lucrèce n’esL-il pas cilé par Festus, par Nonius, par Diomède, par Priscien, par Probus, par Gharisius, par Donat, par Servius, par Terlullien, par Arnobe, par Lactance !
O II V ragea de Catulle.
Nous ne possédons qu’une partie des poésies que Catulle avait laissées. Dès le temps d’Aulu-Gelle, les exemplaires de ses œuvres étaient déjà incomplets et tronqués. Avant les corrections et les restitutions opérées par les éditeurs modernes, c’est à peine si on pouvait lire le texte, altéré, corrompu, interpolé en maints passages. Grâce aux travaux de plusieurs savants hommes, nous possédons enfin Catulle, ou ce qui nous reste de Catulle, aussi net à peu près qu’on peut l’espérer, du moins suffisamment décrassé et rendu à sa splendeur première.
Les œuvres de Catulle se composent de cent seize pièces, prodigieusement diverses de sujets, de ton et d’étendue. Il y en a qui sont de l’épopée, d’autres de la poésie lyrique, d’autres de l’élégie, d’autres de la satire, etc. Il y en a qui n’ont que quatre vers, ou même que deux vers; il y en a qui ont la longueur d’un chant de Virgile. Le recueil est divisé en deux parties; mais on n’a eu égard, dans la division, qu’à la nature des mètres. Ainsi la deuxième partie se compose uniquement de ce qui est écrit en vers élégiaques. La première partie est plus variée. On pourrait l’intituler : Mètres divers. C’est là que nous lisons ce que Catulle a écrit à l’imitation des poètes lesbiens, ses odes, ses hendécasyllabes, tout ce qui tient de près ou de loin à la poésie lyrique. A la fin de cette première partie , se trouve la petite épopée intitulée Êpithalame de Pélée et de Thétis, le plus long des morceaux de tout le recueil, et le seul qui soit en hexamètres. •
JuKcmcnta de* ancleM.
Quintilien, dans sa revue des écrivains dont la lecture est 'le plus propre à former le style de l’orateur, s’exprime comme il suit, après avoir dit qu’il n’y a pas un poète latin qu’on
CHAPirKE XXIV.
puisse comparer, même âe loin, à Virgile : « Car Macer et Lucrèce méritent à la vérité d’être lus, mais non pas pour former la diction, c’est-à-dire le corps de l’éloquence. Us sont élégants, chacun dans son sujet; mais l’un manque d’élévation, l’autre est difficile. » Le bonhomme Lambin s’indigne avec quelque raison du rapprochement de deux noms aussi divers que ceux de Macer et de Lucrèce. C’est comparer, comme il dit, la mouche et l’éléphant. En effet, ni le Macer que nous connaissons, ce pseudo-Macer qui s’est substitué, on ne sait quand, à la place du véritable, ni même le vrai Macer, l’émule de Nicandre, le versificateur dont Quintilien pouvait lire les poésies, n’avait rien de commun avec Lucrèce, rien sinon le mètre, sinon aussi les intentions didactiques. Ni YOmilhogonie, ni les Thériaques n’étaient au-dessus d’une médiocrité honorable; et le poëme de la Nature est un chef-d’œuvre. Lambin n’a pas tort non plus d’affirmer que Quintilien se trompe, quand il prétend que la lecture de Lucrèce ne saurait servir à l’orateur pour former le corps de l’éloquence. Il fait observer qu’il n’y en a guère qui soit plus utile, ni où le style doive acquérir plus de pureté et d’éclat, plus d’abondance et de force, plus de grandeur et de majesté. Lambin eût été en droit de réclamer aussi, au nom de Lucrèce, contre l’arrêt qui relègue le poète dans la tourbe des hommes de talent, à une infinie distance du divin génie de Virgile. En résumé, Quintîlien aurait tout aussi bien fait de se taire sur Lucrèce, que d’écrire une phrase qui ferait presque supposer qu’il ne lisait guère plus Lucrèce qu’Èschyle ou Simonide, qu’il a aussi jugés, et Dieu sait avec quelle légèreté ridicule ! Qu’il dise que Lucrèce ne se lit pas au courant du regard, personne ne le lui contestera; mais si l’attention et le travail qu’il y faut dépenser sont payés par des beautés du premier ordre, par mille choses saisissantes ou sublimes, par toutes sortes d’attraits sérieux et même de grâces? Pourquoi le critique n’a-t-il pas fait ses réserves contre Virgile? Est-ce que la lecture des Géorgiques, ou même de l’Enéide, ne nous commande aucun effort? Un' peu plus ou un peu moins importe assex peu en pareille af-
LUCRÈCE ET CATULLE
faire. Croyez-vous, ô Quintilien ! que beaucoup de ceux qui ont connu Lucrèce seulement par votre phrase, se soient pris de la moindre passion pour un poète que vous recommandez par manière d’acquit? Ils se sont privés de lire : je ne dis pas, le ciel m’en garde, qu’ils ont fait comme vous. Ovide n’eut pas approuvé vos façons de dire, lui qui s’écriait, avec un enthousiasme qui l’honore : « Les chants du sublime Lucrèce périront alors qu’un seul jour livrera la terre à sa destruction. » Virgile, comme Ovide, et plus éloquemment qu’Ovide encore, eût protesté contre les dédains, ou peut-être contre l’ignorance du rhéteur. C’est de Lucrèce en effet qu’il parle, et c’est k Lucrèce qu’il semble se comparer, dans ces vers admirables que quelques lignes de prose vont rappeler à la mémoire du lecteur : « Heureux celui qui a pu connaître les causes des choses, et qui a jeté sous ses pieds toutes les craintes et le bruit retentissant de l’avide Achéron ! Fortuné aussi celui qui connaît les dieux champêtres, et Pan, et le vieux Sylvain, et la troupe fraternelle des nymphes* ! » Il semble que Virgile ne voie dans Lucrèce, et ne veuille louer en lui que le philosophe; mais qui pourrait douter qu’il ne se fût trouvé dignement honoré, si on eût entendu ses paroles dans leur sens le plus large, et accepté le parallèle des Gcorgiques avec le poème de la Nature, sans se prononcer sur l’excellence, ou en compensant les mérites d’un chef-d’œuvre par ceux de l’autre chefd’œuvre ?
Catulle, dont la lecture, sans être d’une facilité parfaite, est beaucoup moins difficile que celle de Lucrèce, et chez qui le lecteur peut prendre k son gré des pièces de toute longueur, de tout mètre et de toute nature ; Catulle fut un des écrivains les plus populaires de Rome : aussi n’en est-il guère qui aient été plus souvent nommés par les auteurs anciens ; mais on ne peut pas dire qu’il ait été ni loué ni blâmé par eux outre mesure. Cornélius Népos, son ami, ne dit qu’un mot, k propos d’un autre poète, d’où l’on peut conclure que Lucrèce et Catulle étaient, selon lui, les deux poètes
Virgile, Géorgiques, livre II, ver» 490 et suivants.