‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 216 sur 397 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

nouveauté des choses. Mais ton mérite pourtant, et le plaisir que me promet une douce amitié, tout m’anime à endurer les plus pénibles travaux. Je me résigne à veiller durant les nuits sereines, et à chercher par quels termes, par quels chants enfin il m’est possible de déployer devant ton âme une vive lumière, de te dévoiler, dans ses profondeurs, le système du monde*. » Les poètes sont souvent menteurs. Pourtant l’antique proverbe n’est point de mise avec Lucrèce. Nul n'eut jamais plus que lui le droit de se vanter de ses conquêtes. Lîx où rien n’était, il a fait : il a doté Rome d’une poésie nouvelle; il a créé Jusqu’à sa langue, ou, si l’on veut, il a frappé à son empreinte la langue de tous, et il lui a donné une beauté et une valeur auparavant inconnues.

Je fais assez bon marché de Lucrèce philosophe. Rien de plus absurde, selon moi, que le fond de ses doctrines. Au dix-huitième siècle, on eût risqué, en parlant ainsi, de s’attirer quelque méchante affaire. Mais nous n’en sommes plus, grâce à Dieu, aux billevesées de Locke, ni à la sensation plus ou moins transformée, ni à la question si la matière par hasard ne serait pas susceptible de penser. En contemplant Lucrèce, on ne songe plus guère au disciple d’Êpicure. S’il n’y avait eu que le philosophe qu’on sait, dans Lucrèce ; si Lucrèce n’avait jamais été que l’interprète d’Ëpicure, il y a longtemps déjà que nous en aurions fini et avec lui et avec son ouvrage. Ce que nous admirons, et ce qui est digne d’une admiration étemelle, ce n’est pas même l’espèce d’habileté dont le poète a fait preuve, dans la distribution et la coordination des parties de son œuvre. D’autres eussent été en état, aussi bien que lui, mieux que lui peut-être, de ranger et de digérer, de ramener à un plan régulier les préceptes du maître; d’autres l’avaient déjà fait, sans nul doute, sinon à Rome, du moins en Grèce ; et Lucrèce n’a guère eu d’antre peine en cela que de suivre leurs errements, et de répéter en latin ce qu’ils avaient exposé dans leur idiome. Nul doute non plus que les grandes épopées philosophiques des Xénophane, des Parménide, des Empédocle, n’aient fourni un

♦ . Livre IV, vers IH3 el saWants.

LUCRÈCE ET CATULLE

lai^e contingent de vues et d’idées, pour la construction du monument dédié à Memmius. Peu importait la différence des systèmes : Lucrèce traitait le même sujet que ces grands . poètes avaient traité jadis; il y avait une foule de points par où les dogmes éléatiques confinaient à l’épicurisme ; et ceux qui avaient chanté le néant des choses visibles ne pouvaient manquer de prêter plus d’une fois leurs accents à celui qui chante avec tant d’émotion le néant des choses humaines. En effet, il arrive souvent à Lucrèce de traduire ses illustres devanciers. Il ne s’en cache pas : au contraire, il s’en vante. Les louanges , par exemple , dont il comble le philosophe agrigentin, montrent suffisamment qu’il ne se faisait faute ni de méditer ses ouvrages, ni d’en tirer profit.

L’originalité de Lucrèce est ailleurs. C’est cette passion, cette verve , cet enthousiasme profond avec lequel jaillit sa penséfe. Expressions, images, sentiments, cris pathétiques, toute cette éloquence et toute cette poésie ne sont qu’une âme brûlante épanchant ses feux. N’y cherchez point d’autre art ; gardez-vous surtout d’y chercher rien qui rappelle les petites adresses de ceux qui calculent l'effet d’un mot ou d’un tour de phrase. Ici, tout est pur instinct, ou peu s’en faut; tout est pure et simple nature. Dirons-nous que Lucrèce ne sait pas ce qu’il fait, et que le hasard seul conduit son cœur et sa main ; ou, sinon le hasard, ce dieu secourable que tout vrai poète porto en son âme? Non certes! pas plus que nous ne l’avçns dit d’Homère ou d’Eschyle. Car Lucrèce est de leur famille, et semble avoir hérité de quelques-uns des plus heureux dons qui furent leur partage. Il a, comme eux, l’inspiration ; mais^ comme eux aussi, il a conscience de lui-même : il pense sa pensée, il en sait et il en suit tous les mouvements. Il ne s’inquiète pas toujours de les arrêter à la fin précise, de les limiter parfaitement, d’en circonscrire harmonieusement le tour. Pour moi, je ne regrette pas bien fort que Lucrèce n’ait point daigné écrire en artiste plus consommé. Sa poésie y a-t-elle perdu, je vous prie, en vigueur puissante et en saisissant éclat ? Ces négligences peuvent chagriner les éplucheurs de syllabes ; mais qu'a de commun la poésie avec les scrupules des grammairiens et des compi-

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