CHAPITRE XXIV
lateurs de prosodies? Voilà une phrase obscure ou tramante, je le veux bien; voici un vers lourd ou défectueux, j’y consens ; en voici un autre employé tout entier à dire ce qu’exprime à lui seul le mot fer. Et puis après! Restez à votre télescope ; comptez les taches du soleil ; nous avons assez de nos yeux; laissez-nous nous épanouir à sa lumière. Vous ne ferez jamais que le style de Lucrèce ne soit le plus beau des styles. Virgile le savait bien, lui qui a tant dérobé aux trésors de son devancier. Il félicite Lucrèce d’avoir connu les causes des choses : ses emprunts répétés sont des hommages tacites au poëte, plus précieux, selon moi, que ceux qu’il rendait publiquement au philosophe. Lucrèce a tracé des tableaux d’un coloris incomparable, et qui ne le cèdent pas même à ceux de Virgile, pour la grâce et la beauté. La poésie antique n’a rien de plus parfait peut-être que la description des amours de Mars et de Vénus, que le récit du sacrifice d’Iphigénie, que la peinture des misères de l’homme naissant, que vingt autres passages du poëme,. non moins simples et naïfs que sublimes. Quelques-uns des tableaux de Lucrèce ne sont qu’ébauchés; d’autres fois le poète ne se soucie pas de peindre. C’est par là qu’il est inférieur à Virgile. Virgile ne connaît ni le sommeil ni la négligence. Les beautés, dans les Géorgiques, succèdent aux beautés; la trame ne se brise pas un instant : du premier au dernier vers, tout est digne du reste, et 'chaque détail conspire à la perfection de l’ensemble. Lucrèce a des lacunes et des landes, et il oublie trop souvent qu’il est autre chose qu’un philosophe. Mais, dans ces plaines arides, que de belles fleurs encore! Qu’un sentiment un peu vif le saisisse, et tout à coup les mots heureux abondent sous sa main, les images prennent du relief, la phrase s’offre sous les aspects les plus frappants. Lucrèce reste poëte, presque en dépit de lui -même, jusque dans l’argumentation sophistique, jusque dans les plus techniques préceptes. Il ne saurait parler de rien, même du concours des atomes, sans s’exprimer, de temps en temps, avec cette énergie pittoresque qui est la poésie mênae. Ici, c’est un mot caractéristique; là, c’est une heureuse épithète. Je n’ai pas besoin de rappeler des exemples qui se présentent d’eux-
LUCRÈCE ET CATULLE. 365
mêmes à toutes les mémoires. Pour résumer, Lucrèce est un grand poète, et un des plus grands. Il a été grand parce qu’il était convaincu : sa foi lui a valu d’être inspiré. Heureux s’il eût donné sa créance à des doctrines plus nobles et plus vraies !
La versification de Lucrèce est comme son style : le poète ne fait guère de frais pour tourner harmonieusement ses hexamètres. Mais l’harmonie s’y met d elle-même, dès que l’idée en vaut la peine, et une harmonie aussi parfaite, aussi expressive que celle de Virgile même. Lucrèce n’était fier que de ses doctrines : aussi n’a-t-il pas beaucoup perfectionné le système de versification importé de Grèce par Ennius. Il suit simplement la méthode grecque : peu lui importent et ce qu’on nomme les césures, et le nombre des syllabes du mot final, et le mélange varié des dactyles et des spondées, et toutes les règles latines inventées plus tard, et tant raffinées par les successeurs de Virgile. Il remplit les six mesu- • res; mais, grâce à je ne sais quel tact merveilleux, il les remplit aussi bien, la plupart du temps, et beaucoup mieux quelquefois, qu’il ne l’eût fait, selon toute vraisemblance, s’il eût vécu dans le siècle de Lucain ou de Stace. Virgile seul eût été ep état de lui remontrer quelque chose, à peu près comme l’infaillible Sophocle eût pu aider Eschyle à se corriger de ses fautes.
Talent de Catulle.
Catulle est presque l’antipode de Lucrèce. U n’a rien de spontané, rien d’inspiré : c’est un artiste, et ce n’est qu’un artiste. Il a eu de l’esprit et du goût; il a écrit dans le plus beau siècle de la langue; il a perfectionné l’ancienne versification, et introduit des formes poétiques nouvelles. Voilà ce qui explique la renommée de ses œuvres. Catulle est un des écrivains qui montrent le mieux ce que peut la patience. Personne n’a jamais su ni mieux choisir des sujets à sa portée, ni mieux ménager sas ressources , ni mieux disposer les moyens en vue de la fin, ni mieux viser à l’effet et y atteindre. Lui-même il se rendait bien justice; car il n’aspirait . guère qu’à passer pour un bon écrivain et un bon versifica-