CHAPITRE XXIV
leur. Il ne s’est jamais lancé dans la grande poésie qu’à la remorque du génie des Grecs. Ses ouvrages les plus considérables sont des traductions. Les pièces dont on ne saurait lui refuser d’être l’inventeur ne sont que des blueltes. Mais ces bluettes ont toute la perfection du genre. Catulle excelle à dire un bon mot, à réduire une pensée, ou même im sentiment, en peu de vers. Il ne néglige rien pour assurer ses petits triomphes. Il lime l’expression, il acère le trait, avec un soin digne des plus grands éloges. Quelle que soit la forme, henclécasyllabe ou autre, tout, dans ces microscopiques chefs-d’œuvre, est rangé de main de maître. Rien de mieux conçu, de mieux exécuté, de plus complètement réussi. On dirait un métal sortant de la fonte, parfaitement net, pur de toutes pailles et de toutes scories. Faites-le résonner, c’est un timbre clair et agréable. Ainsi sonnent à mon oreille et les vers et le style de Catulle. En traduisant les grands poètes, le petit poète s’élève et s’anime : il a quelquefois l’accent héroïque ; quelquefois la muse de Lesbos parle • dignement par sa bouche. La plus grande gloire de Catulle, c’est d’avoir aplani les voies à Horace et à Virgile. H a montré le premier tout ce que l’hexamètre latin comportait d’harmonie et de majesté ; et il a naturalisé à Rome plusieurs des rhythmes qui y firent plus tard une si belle fortune, grâce au génie du poète de Vénuse.
La Harpe n’a pas été dur pour Catulle. Il le traite même avec une véritable faveur : « Une douzaine de morceaux e.\quis, dit le critique, pleins dë grâce et de naturel, l’ont mis au rang des poètes les plus aimables. Ce sont de petits chefs-d’œuvre, où il n’y a pas un mot qui ne soit précieux, m*ais qu’il est aussi impossible d’analyser que de traduire.
On définit d’autant moins la grâce qu’on la sent mieux. Celui qui pourra expUquer le charme des regards, du sourire, de la démarche d’une femme aimable, celui-là pourra expliquer le charme des vers de Catulle. Les amateurs les savent par cœur, et Racine les citait souvent avec admiration. On peut croire que ce poète tendre et religieux ne parlait pas des épigrammes obscènes ou satiriques du même auteur, qui, en général, ne sont pas dignes de lui, même sous les
LUCRÈCE ET CATULLE. 367
rapports du bon goût. Il y en a plusieurs contre César, qui, pour toute vengeance l’invita à souper. Il ne faut pas trop admirer César, car les épigrammes ne sont pas bonnes; et je croirais volontiers que le tact fin de César fit grâce aux épigrammes en faveur des madrigaux. Si Catulle lui récita ses vers sur le moineau de Lesbie, et son ÉpiOialame de Théiis et de Pelée, son hôte dut être content de lui : il dut voir dans Catulle un génie facile, qui excellait dans tous les sujets gracieux, et pouvait même s’élever au sublime de la passion. »
X/«crèce et Biiffen.
Buffon est un naturaliste ; Lucrèce a des prétentions à se connaître aux choses de la natui*e; mais ce n’est pas parce . qu’ils ont traité l’un et l’autre certains sujets analogues, que nous rapprochons ici leurs deux noms ; c’est parce qu’ils ont été l’un et l’autre de grands peintres, et parce que Buffon, pour tracer, ses immortels tableaux , s’est inspiré plus d’une fois des tableaux que Lucrèce avait jadis tracés. Fontanes, dans les belles pages qu’il a écrites sur Lucrèce , avait fait avant nous le parallèle. Après avoir relevé les principaux mérites du grand poète : « En général, dit-il, on ne connaît guère de son poème que l’invocation à Vénus, la prosopopée de la Nature sur la mort, la peinture énergique de l’amour, et celle de la peste. Ces morceaux, qui sont les plus cités, ne peuvent donner une idée de tout son talent. Qu’on lise son dnquième chant, sur la formation de la société, et qu’on juge ^ si la poésie offrit jamais un plus riche tableau. M.. de Buffon en développe un semblable dans la septième des Époques de la nature. Le physicien et le poète sont dignes d’être comparés. L’un et l’autre remontent au delà de toutes les traditions ; et, malgré ces fables universelles dont l’obscurité cache le berceau du monde, ils cherchent l’origine de nos arts, de nos religions et de nos lois. Ils écrivent l’histoire du genre humain, avant que la mémoire en ait conservé des monuments : des analogies , des vraisemblances , les guident dans ces ténèbres; mais on s’instruit plus, en conjecturant avec eux , qu’en parcourant les annales des nations. Le temps, dans ses vicissitudes connues, ne montre point de