‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 219 sur 397 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

plus magnifique spectacle que ce temps inconnu dont leur seule imagination a créé tous les événements. »

J’ai dit que les tableaux de Lucrèce avaient servi quelquefois à Buff’on pour tracer les siens. Nous avons des preuves palpables et sans réplique que ce n’est pas le hasard seul et la similitude des sujets qui ont produit la ressemblance. Voici , par exemple , un passage célèbre de BufFon , qui est presque la copie directe d’un passage non moins fameux de Lucrèce : « Si quelque chose est capable de nous donner une idée dé notre faiblesse , c’est l’état où nous nous trouvons immédiatement après la naissance. Incapable de faire encore aucun usage de ses organes et de se servir de ses sens, l’enfant qui naît a besoin de secours de toute espèce : c’est une image de misère et de douleur; il est, dans ces premiers temps, plus faible qu’aucun des animaux; sa vie, incertaine et chancelante, paraît devoir finir à chaque instant; il ne peut se soutenir ni se mouvoir; à peine a-t-il la force nécessaire pour exister, et pour annoncer par des gémissements les souffrances qu’il éprouve, comme si la nature voulait l’avertir qu’il est né pour souffrir, et qu’il ne vient prendre place dans l’espèce humaine que pour en partager les infirmités et les peines. » J’ose assurer que Buffon, malgré tout son génie, n’a pas rendu le tableau original plus poignant ni plus terrible : il n’en a pas ravivé les couleurs ; il les a plutôt effacées ou ternies. Il me suffit, pour en donner la preuve, de mettre en regard de sa prose , non pas même les vers de Lucrèce, mais une simple traduction de ces vers, c’est-à-dire^ la poésie de Lucrèce réduite à ma prose, déformée par notre idiome, dépouillée de son rhythme , de son expressive harmonie, de presque tous ses charmes : « L’eufant, à sa naissance , comme le nautonier jeté sur le rivage par les ondes en courroux, est étendu à terre, nu, ne parlant pas, dénué de tous les secours de la vie, dès le moment où il aborde aux plages de la lumière , arraché du sein maternel par les efforts de la nature ; et il remplit de vagissements lugubres le lieu où il vient de naître : douleur bien légitime ! il lui reste à traverser une vie si durement affligée de maux ‘ ’■ »

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