Livre V, vers 223 el suivants
LUCRÈCE ET CATULLE. 369
Lucrèce complète la triste image de nos misères naturelles, en retraçant avec une éloquente énergie les bienfaits dont la nature prévoyante a comblé les animaux dès leurs premiers instants : « Au contraire, les brebis, les bœufs, les bêtes sauvages , croissent sans peine ; ils n’ont pas besoin de hochets bruyants ; il ne faut pas qu’une nourrice caressante s’adresse à eux dans un langage enfantin; ils ne cherchent pas des habits différents , suivant la saison ; enfin ils n’ont besoin ni d’armes, ni de remparts élevés, pour mettre à couvert leurs biens , puisque la terre elle-même, puisque la nature, qui ordonne toutes choses, fournit en abondance tout ce qui est nécessaire à chacun d’eux » Que manque-t-il à cette admirable poésie? Il y manque ce qui manque en général au poëme de Lucrèce , ce que le système d’Épicure était impuissant à donner, que dis-je? ce qui eût été la négation du système. Il y manque celte foi à la dignité de la pensée, cette vue claire de notre vraie grandeur, qu’on trouve chez Pascal, chez les autres moralistes chrétiens, chez plus d'un païen même, mais chez les païens spiritualistes. Lucrèce eût mérité de dire , avant Pascal , que c’est de la pensée qu’il faut nous relever, non de l’espace et de la durée, non de nos imperfections matérielles. Il eût mérité de graver le premier, en caractères indestructibles, l’immortelle parole : « L’homme n’est qu’un roseau , le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. »
Catulle et les Grecs.
Lucrèce avait emprunté à la philosophie grecque le sujet de son poëme; il avait emprunté aux poëtes philosophes de la Grèce leur rhythme, leur ton, quelquefois aussi leurs idées, leurs tours, leurs expressions mêmes ; mais toujours et partout il était resté Lucrèce, c’est-à-dire le plus original et le plus romain des poëtes de Rome. Catulle a plus d’une fois transformé comme lui le plus pur de la substance du génie grec; plus d’une fois il a dérobé sans laisser la trace visible de ses heureux larcins. Mais souvent aussi il lui est arrivé de re-