CHAPITRE XXIV
noncer absolument à son originalité propre ; il s’est exercé à rendre, sans y rien changer d’essentiel, des morceaux grecs qu’il admirait; en un mot, comme je l’ai déjà dit, il s’est fait traducteur. Ses traductions, ou, si l’on veut, ses imitations, sont de valeur fort diverse, selon les modèles. Il lui est arrivé plus d’une fois d’assez mal choisir. Ainsi, par exemple, on n’eût perdu que médiocrement, selon moi , ^ n’avoir pas en latin l’élégie que Callimaque avait écrite en grec sur la métamorphose de la chevelure de Bérénice. Je l’ai dit ailleurs, et je n’ai aucune raison de ne pas le répéter ici : celte élégie est un chef-d’œuvre de mauvais goût; et jamais poète n’a plus abusé de l’esprit, excepté Lycophron, que Callimaque ne l’a fait quand il s’est imaginé de donner une voix à la constellation nouvelle. Heureusement pour nous, Catulle a mis une préface à sa traduction ; et cette préface est une gracieuse et touchante élégie, qui peut nous consoler des vers alambiqués de Callimaque. C’est une lettre d’envoi à Ortalus, c’est-à-dire au fils de l’orateur Hortensius, ou, selon quelques-uns, à Hortensius lui-même. Le poète s’excusa auprès de son ami de son peu de fécondité poétique ; en lui envoyant des vers depuis longtemps promis , il rappelle la déplorable mort de ce frère qu’il avait laissé sur les rives de Troie ; il gémit sur ce triste souvenir avec une douleur déjà virgilienne; en uu mot, il fait une œuvre à quoi tout l’esprit et toute la science de Callimaque eussent été impuissants.
U Epilhalame de Pélce et de Thclis vient aussi de la Grèce; mais on ne sait ni de quel siècle, ni de quel poète. Il y a, dans cet épilhalame, de fort belles choses; mais c’est par les détails et la perfection du style que vaut l’ouvrage , bien plus que par la composition générale, et même que par une raison parfaite dans l’agencement des matières. J’ai quelques raisons de croire que l’original du poème n’appartenait pas à une époque bien pure de la littérature grecque. On conviendra du moins que la manière dont le poète grec , et Catulle après lui, introduit dans l’épithalame le récit épique des aventures de Thésée et de l’abandon d’Ariane, n’est pas absolument irréprochable. C’est la vue d’une tapisserie qui est le prétexte de cet épisode; et l’épisode, qui n’a rien de com-
LU(3\ÈCE ET CATULLE
mun ni avec Pelée ni avec Thétis , occupe à lui seul plus de la moitié du poëme. U y a aussi certains traits où il n’est ^ère permis de ne pas reconnaître la décadence. Je n’en citerai qu’un seul , mais suffisant je crois, pour montrer que le poëte grec avait plus d’esprit que de goût, ou plutôt que son imagination n’était pas des plus naïves. Il nous peint Ariane abandonnée, tantôt montant sur les rochers d’où sa vue pouvait s’étendre au loin sur la mer, et tantôt, ce sont ses expressions mêmes, « courant devant elle au sein des flots agités, et relevant sa robe ondoyante, pour mettre sa jambe à nu. » Voilà , certes , un désespoir qui prend ses précautions , et à qui on ne reprochera pas d’être tout entier à lui-même. Quelque précieuse que fût la robe d’Ariane, j’avoue que je l’eusse un peu mieux aimée traînante , au hasard d’être mouillée. Il est vrai que le poëte répare amplement sa peccadiUe, quand il fait parler les douleurs d’Ariane. Il a des accents d’une véritable éloquence. C’est presque déjà Didon se plaignant de son impitoyable Enée : « Ainsi , perfide, ah ! perfide Thésée, tu m’arrachais aux champs de ma patrie, pour m’abandonner sur un rivage désert ! Ainsi , outrageant les dieux par ta fuite , ingrat ! tu portes dans ton palais le parjure qui te condamne ! Quoi I rien n’a pu fléchir le cruel dessein de ton âme? Nulle pensée de clémence, nul sentiment de pitié pour moi n’a fléchi ton cceur barbare ! Telles n’étaient point les promesses que jadis je reçus de ta bouche. Telles n’étaient point les espérances que tu offrais à une infortunée, mais une union joyeuse, mais un hymen désiré. Et voilà que les vents de l’air dispersent toutes ces paroles mensongères ! etc. » La fin du discours n’est pas beaucoup inférieure à ce commencement.
Ce n’est pas sur des preuves de fait que je me fonde pour attribuer à la Grèce VÉpithalame de Pelée et de Thétis. Catulle ne dit point où il a emprunté ce poëme; aucun ancien ne notas l’a dit pour lui ; enfin l’original a disparu jusqu’au dernier vers. H y a une première induction à tirer de la nature du sujet, ou des sujets, puisqu’il y en a deux; mais je n’y
i, Épithaliimc de Pelée et de Thétis, ven tS3 ’elstkiv&nlt.