‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 224 sur 397 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

cune classi£cation connue. Bien que la traduction ne puisse guère donner l’idée de cette poésie légère et charnaante, j’essayerai pourtant de reproduire ici un au moins de ces morceaux. C’est la Dédicace du Navire.

« Ce navire que vous voyez , étrangers, fut , k l’en croire, le plus rapide des vaisseaux. Aucun bois nageant sur l’onde, dont il n’eût pu devancer la course rapide , à la rame, k la voile, selon qu’il fallait voler. Il défie de le nier et la côte de l’orageuse Adriatique, et les îles Cyclades, et l’illustre Rhodes, et la Thrace inhospitalière, et la Propontide, et la mer sauvage du Pont, qui le vit, forêt chevelue, avant d’être navire ; car, sur le mont Cytore , il a fait souvent entendre le sifflement de ses bruyants panaches. Amastris de Pont, et toi Cytore chargé de buis , le navire assure que rien ne vous est plus connu; que votre mont, sur sa cime, porta ses ancêtres dès l’origine la plus reculée ; qu’il trempa ses rames pour la première fois dans vos eaux. C’est de Ik qu’k travers tant de mers irritées, il a porté son maître , tantôt ayant le vent k gauche, tantôt l’ayant k droite, tantôt poussé en poupe par un souffle favorable. Jamais on n’eut besoin de faire pour lui des vœux aux dieux des rivages, depuis son .départ des mers les plus reculées jusqu ’k son arrivée dans ce lac limpide. Mais tout cela était jadis! Maintenant, il vieillit dans un calme repos, et il se consacre k toi. Castor, et k toi, frère jumeau de Castor. »

Quant aux épigrammes, je' ne tenterai pas d’en rien transcrire. Je remarquerai seulement que, s’il y en a de médiocres, ou même de mauvaises, il y en a anssi de bonnes, et même d’excellentes. Martial, avec tout son esprit, est bien loin d’avoir fait oublier les grâces plus naïves de son devancier. On compare quelquefois Martial k Catulle , c’est-k-dire k une portion de Catulle. Jules César Scaliger et Juste Lipse n’hésitaient pas k préférer le poète de Domitien. Ceux qui aiment surtout l’esprit pour l’esprit partagent cette préférence. Mais il m’est impossible de m’y associer. Pourtant je n’irai pas jusqu’k dire, avec Muret, que Martial est k Catulle ce (ju’un vil bouffon est k un homme de bon ton et de bonne compagnie. Bien moins encore approuverai-je le fanatisme

LUCRÈCE ET CATULLE

d’André Navagero , ce sénateur vénitien, ami de Bembo et de Fracastor et poète latin distingué comme eux, qui brûlait solennellement chaque année, en l’honneur de Catulle, un exemplaire de Martial , et qui nommait le jour de cet holocauste la fête des Muses.

Revenons à Lucrèce. Si nous voulions transcrire ici tout ce qu’il y a d’admirable dans le poëme de la Nature, le reste de notre volume n’y suffirait pas. Il nous faudrait citer tous les préambules, presque toutes les digressions, le cinquième livre presque en entier, une partie considérable du troisième et du sixième, et une foule innombrable de passages remarquables, de vers bien frappés, de mots heureux, épars dans tous les autres livres. Nous nous bornerons à deux citations, dont Tune^même est assez courte. On verra du moins combien le poète valait mieux que son système.

Voici, par exemple, une de ces oasis qu’on trouve à travers les déserts les plus arides de la philosophie de Lucrèce. R s’agissait des diverses figures des atomes, et, par suite , de la diversité des êtres mêmes qui se ressemblent le plus : « Car souvent, au pied des images splendides des dieux, près des autels où brûle l’encens, un veau est tombé en sacrifice, versant de sa poitrine une chaude source de sang; mais la mère à qui on l’a ravi parcourt à grands pas les vertes campagnes, et laisse sur la terre la profonde empreinte de ses pieds fourchus. Elle porte ses regards inquiets dans tous les lieux d’alentour, tâchant d’apercevoir quelque part le nourrisson qu’elle a perdu. Elle s’arrête au bord de la forêt ombreuse, qu’elle remplit de ses plaintes. A chaque instant elle retourne examiner dans l’étable , uniquement occupée de ses regrets. Ni les tendres saules, ni les herbes ranimées par la rosée, ni les rnisseaux coulant à pleines rives, ne peuvent charmer son cœur, ni détourner le souci qui l’a tout à coup saisie. Les figures des autres veaux qn’elle aperçoit dans les gras pâturages ne peuvent faire illusion à ses yeux et calmer sa douleur : tant ce qu’elle cherche est chose à elle propre et qu’elle connaît bien'! *

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