‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 225 sur 397 · CHAPITRE XXIV. — LUCRÈCE ET CATULLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV. — LUCRÈCE ET CATULLE

Lucrèce parle de l’amour en physiologiste plus qu’en philosophe, mais toujours en poète. Plus d’une fois il s’échappe, là aussi, des chaînes de son matérialisme. C’est au quatrième livre de Lucrèce que Molière a emprunté les vers charmants d’Éliante sur les illusions de l’amour; c’est dans ce même livre que Lucrèce dépeint comme il suit les tourments de l’amour, non pas seulement de l’amour malheureux, mais de l’amour qui semble le plus fortuné : « Vous passez votre vie sous le commandement d’autrui. Cependant le patrimoine s’en va , et les dettes se contractent ; les devoirs sont délaissés , et la réputation vacille et périt. Prodiguez les parfums; qu’à vos pieds rient les magnifiques chaussures de Sicyone; soit! enchâssez dans l’or de grandes émeraudes d’un vert éclatant Les trésors bien acquis par vos pères deviennent des

bandelettes et des ornements de tête ; ils se changent en robes de femme, en étoffes de Mélite ou de Céos. Vous avez les riches ameublements, les festins, les jeux, les coupes sans cesse vidées, les parfums, les couronnes, les guirlandes : vains apprêts ! car, du sein de la source des délices , il monte quelque chose d’amer, qui vous suflbque dans les fleurs mêmes; soit que la conscience vous reproche une vie oisive, de longues années perdues dans la mollesse; soit qu’un mot équivoque de l’objet aimé pénètre votre cœur comme un trait, et s’y conserve brûlant, comme le feu sous la cendre; soit que vous croyiez remarquer, dans ses yeux, trop de distraction pour vous, trop d’attention pour un autre* ou, sur son visage, les traces d’un sourire moqueur. Oui, ce sont là les maux qui accompagnent l’amour le plus heureux ; mais, dans un amour rebuté et sans espoir, il y en a d’innombrables, et qu’on saisit tous du premier regard. Aussi vaut-il mieux, comme je l’ai dit, veiller d’avance, et se garder du piège. Car il n’est pas si malaisé d’éviter de se prendre dans les filets de l’amour, que d’en sortir quand on est pris, et de briser les nœuds puissants de Vénus*. »

L Livre IV, vers 1115 el suivanU.

Page 1