CHAPITRE XXVI
suis-la de loin, et adore toujours ses traces. » Quinülien, dans sa revue critique , parle dignement de Virgile : « De même qu’Homère chez les Grecs, de même chez nous Virgile doit figurer en tête, et à ces titres vraiment sacrés. C’est, de tous les poètes de ce genre, grecs ou romains, celui qui se rapproche, sans contredit, le plus d’Homère. Je rapporterai ici les propres termes que, dans ma jeunesse, j’ai recueillis de la bouche d’Afer Domitius. Je lui demandais quel poêle, selon lui, était le plus voisin d’Homère : Virgile, me dit-il, est le second, mais plus proche du premier rang que du troisième. Et en effet, si notre poète le cède à cette nature céleste et immortelle, du moins il y a chez lui plus de soin et de diligence, ne fût-ce que parce qu’il lui a fallu travailler davantage ; et toute la supériorité qu’a son rival du côté des qualités sublimes, peut-être Virgile la compense-t-il par l’égahté de sa perfection. »
l’irgllc philosophe.
L’empereur Alexandre Sévère appelait Virgile le Platon des poètes, et il avait placé sa statue à côté de celle de Cicéron, dans cet oratoire où il consacrait la mémoire des grands hodames. J’ai souvent entendu vanter la profondeur des idées philosophiques de Virgile. Il est certain que Virgile avait beaucoup étudié , et qu’il avait l’esprit ouvert à toutes les connaissances; il est certain aussi que les préférences du poète étaient, en général, pour les doctrines de Platon. Mais de là à faire de lui un autre Platon, ou même un platonicien bien convaincu, il y a plus loin que quelques-uns ne disent. Les louanges dont Virgile comble Lucrèce philosophe prouvent que la doctrine d’Êpicure ne lui répugnait pas invinciblement. Mais nous avons des preuves plus directes encore de ses oscillations entre les systèmes contraires. Bossuet signale ce phénomène , dans un passage du Traité de la Concupiscence : « Ainsi , dit-il , voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. Il trouve à propos de décrire, dans son Énéide, l’opinion de Platon sur la pensée et l’intelligence qui anime le monde : il le fera en vers magnifiques. S’il plaît à sa veine poétique, et au feu qui en anime les mouvements, de
VIRGILE
décrire le concours d’atomes qui assemble fortuitement les premiers principes des terres, des mers, des aire et du feu, et d’en faire sortir l’univers, sans qu’on ait besoin pour les arranger du secours d’une main divine, il sera aussi bon épicurien dans une de ses Eglogues, que bon platonicien dans son poëme héroïque. Il a contenté l’oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses vers et la vivacité de ses expressions ; c’est assez à la poésie ; il ne veut pas que la vérité lui soit nécessaire. » Ne soyons pas si sévères que Bossuet. La vérité vraie n’est pas l’objet indispensable de la poésie. Il est à souhaiter que les poètes y tendent, ou qu’ils la rencontrent : je ne suis pas de ceux qui leur conseilleraient de s’en détourner. Mais les idées ne sont guère pour eux que des matières à versification. Qu’ils en changent au gré de leurs impressions mobiles, ou même de leurs caprices, il n’y a pas beaucoup à s’en étonner; eVje m’indigne point que Virgile ait eu plus à cœur le renom d’excellent poète que celui de philosophe conséquent.
Premier* e«*al* poétlciueii de Vir|[llc.
Les débuts poétiques de Virgile annonçaient un talent déjà distingué, sinon le futur auteur des Géorgiques et de VÈnèide. Nous possédons encore quelques-unes des petites pièces qui commencèrent la réputation du poète. La collection intitulée Catalectes est, comme l’indique ce titre grec, un choix fait après coup parmi les épigrammes et les autres bluettes qu’on attribuait à Virgile, et dont la plupart avaient été, dit-on, les tâtonnements plus ou moins heureux par quoi il s’était d’abord essayé à rivaliser avec les maîtres. Il n’y a rien, dans ce recueil, qui soit beaucoup au-dessus du médiocre. Il est possible que d’autres que Virgile aient à revendiquer la paternité de bon nombre d’entre ces vers. Mais on place, à côté des Catalectes, des morceaux plus considérables, et d’un ordre plus élevé , qui portent un caractère d’authenticité assez manifeste. Le Moucheron, par exemple, pourrait bien être ce poëme demi-bucolique que tous les anciens citent comme une des premières productions de Virgile. Ce n'est pas un chef-d’œuvre; le style en est parfois obscur, et la