CHAPITRE XXVI
versification traînante. Mais il y a du sentiment, et quelque chose déjà des grâces naïves que les Muses, suivant Horace, avaient accordées en don à Virgile. On y trouve aussi les premiers linéaments de ce qui devait être plus tard l’incomparable tableau de la mort d’Eurydice et de la douleur d’Orphée. Je dois dire seulement que d’excellents critiques pensent que le poème a été gâté par des remaniements et des interpolations, et qu’il n’était pas sorti des mains de Virgile tel que nous l’avons aujourd’hui. U Aigrette ^ la Cabarelicre, le Moretum, semblent dignes de Vii^ile. Le premier de ces trois petits poèmes n’est qu’un récit mythologique bien versifié ; mais le second et le troisième ont une originalité assez remarquable. Ce sont des scènes de la vie vulgaire, mais retracées avec un grand charme. La Cabaretière rappelle ces peintures de Pompéies, où se révèle à nous la vie antique, et qui sourient , pour ainsi dire , d’un rayon d’élégance et de beauté. Le Moretum, bien plus encore. On s’intéresse au pauvre homme qui se lève avant le jour pour préparer ses frugales provisions; on s’intéresse même à cette humble esclave qui l’aide dans ses travaux : on suit d’un œil attentif les détails de l’opération d’où sort le moretum, ce mets pour nous si étrange, ce composé d’herbes, d’ail pilé, de fromage et de vin.
Leu Ba«»ll4aea.
Avec les Bucoliques, nous entrons déjà dans le vrai, dans l’admirable Virgile. Le titre du recueil indique assez de quoi il se compose. Ce sont des poésies pastorales. Le titre d’Èglogues, qu’on joint d’ordinaire au premier, n’a par lui-même aucun rapport ni avec la poésie pastorale, ni même avec aucune sorte de poésie. C’est un mot grec, qui signifie tout simplement à peu près la même chose que le mot Catalectes. Il indique que les dix pièces du recueil ne sont pas toutes celles du même genre que l’auteur avait écrites; qu’elles ont été choisies dans un plus grand nombre; que le public a la fleur, et la fleur seule, de l’œuvre première. Ce n’est que par une association d’idées, du reste assez naturelle, que le mot.
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églogue, comme le mot idylle, est devenu synonyme de poëme pastoral.
Les dix églogues devraient être rangées un peu autrement qu’elles ne sont, si l’on s’astreignait strictement à l’ordre chronologique. La première selon la date n’est que la deuxième dans les éditions. Elle fut écrite en l’an 42 avant notre ère. Virgile avait alors vingt-huit ans. Mais la dixième est à la fois et la dernière du recueil, et la dernière selon la date. Elle est postérieure de quatre ans environ à la première.
Yirsile et Theocrite.
Virgile écrivait les Bucoliques sous l’impression de ses premières études littéraires, et dans un temps où il était plus familier peut-être avec les poètes de la décadence grecque, qu’avec ceux de la belle antiquité. Les Alexandrins régnaient . partout dans les écoles; Callknaque et Philétas étaient les dieux propices qu’invoquait la Muse romaine ; et Apollonius balançait la renommée d’Homère. Mais Virgile sut faire un choix parmi ces modèles trop vantés; et Théocrite eut sa préférence. U dit bien quelque part qu’il compose des vers à la façon du poète de Ghalcis; mais presque partout on sent l’influence du poète de Syracuse. Il est douteux, malgré son témoignage, qu’Euphorion lui ait beaucoup prêté, tandis que Théocrite lui fournit sans cesse, non pas seulement des idées, des expressions, des tours de phrase, des vers entiers, mais des développements, des caractères, jusqu’à des sujets de poèmes. Aussi Virgile n’est-il tombé dans aucun des défauts qu’on est en droit de reprocher aux coryphées de la littérature alexandrine. Il en a pourtant, même d’assez graves, et que nous ne devons point passer sous silence. Voici le pire, qui tenait non pas à son talent, mais aux conditions fâcheuses qu’il lui fallait subir, pour rendre supportables à ses lecteurs des tableaux bucoliques. Il n’avait pas sous les yeux, comme Théocrite, des pâtres musiciens et chanteurs; il lui fallait créer une sorte de monde imaginaire : c’était dose, jusqu’à un certain point, un genre faux qu’il introduisait dans la poésie latine ; ou, si l’on veut, il se condam-