CHAPITRE XXVI
nait h une poésie d’imitation, et il s’exposait à manquer d’inspiration et de vie. Transporter tout entier Théocrite en latin et se faire traducteur, un tel génie ne pouvait songer à se réduire à ce métier quasi servile; et le goût des contemporains se fût médiocrement accommodé de toutes les naïvetés, de toutes les crudités de la verve sicilienne. Il transforma donc Théocrite; il ne voulut être bucolique qu’en apparence; ses bergers et ses chevriers furent autre chose que des Tityres et des Mélibées : en un mot, au lieu de pastorales, il donna aux Romains des allégories. Voilà comment il put se vanter d’avoir rendu les forêts dignes d’un consul ; voilà aussi comment il s’est condamné à n’être qu’un faux Théocrite. Ne cherchez donc pas, dans les Églogues, ce qui fait le principal charme des Idylles, cette vivacité, cette rudesse, celte poétique brutalité, cette vérité dramatique ; ces caractères qu’un rien décèle, qui se mettent à chaque instant dans un saisissant relief, et où la nature elle-mêm# ne méconnaîtrait pas ses rustiques enfants. Les bergers de Virgile parlent trop bien pour des bergers : on dirait presque s’ils sortent de la ville, qu’ils rêvent de Rome et de la cour d’Auguste. Ils y songent en effet; ou, si l’on veut, le poète qui les fait parler y songe pour eux. Mais oubliez pour un instant leurs noms, percez les apparences; entrez dans le dessein de Virgile : celte poésie est vraie et vivante, pleine de passion et d’enthousiSsme, et elle mérite à son tour l’admiration des hommes. Mais pourquoi Virgile a- t-il prétendu la faire accepter pour de la poésie bucolique ?
style des Eglogues.
Le Style Églogues est très-peu bucolique : je viens d’expliquer pourquoi. Jen’aipas entendu par là excuser Virgile. J’ajoute que ce style pèche quelquefois par le vague et par une certaine obscurité. Si ce n’était un blasphème, j’oserais presque assurer que Virgile ne s’est pas .toujours rendu un compte suffisamment exact de ce qu’il voulait nous dire. J’aime mieux croire qu’il savait fort bien ce qu’il disait ; mais rien ne m’empêchera de regretter qu'il ait trop compté ^ur l’intelligence et la pénétration du lecteur. Quand les idées en
VIRGILE
valent la peine, on éprouve une sorte de jouissance à les découvrir en fouillant sous les mots ; mais ces semblants de pâtres pourraient bien n’avoir quelquefois que des semblants d’idées. Je ne m’étonne donc pas qu’ils n’enserrent que médiocrement l’expression, et que leurs phrases s’embarrassent de parenthèses, ou traînent quelquefois des queues trop longues. L’épithète n’est pas toujours caractéristique; le mot ne fait pas toujours image ; le poète ne sait point encore faire valoir les termes l’un par l’autre, mettre un tableau entier dans un vers, et faire succéder sans cesse les tableaux aux tableaux. Il y viendra plus tard : en attendant, il a déjà toutes les élégances; il a l’abondance, la facilité, la fluidité, l’harmonie. Que dis-je? il fait pressentir çà et là tantôt les Géorgiques futures, tantôt la future £«éide. C'est surtout dans les églogues les moins bucoliques qu’il s’est montré plus d’une fois grand poète. Les Muses de Sicile semblent avoir exaucé une de ses prières. Elles ne lui ont point su trop mauvais gré d’avoir laissé là pour un instant leurs Thyrsis et leurs ûamœtas.
fSéorgiquea.
Virgile avait plus de trente ans, quand il commença les Géorgiques. Il entreprit ce poème à la prière de Mécène, son protecteur, et il consacra sept années entières à exécuter et à parfaire son œuvre. Les Géorgiques n’ont guère plus de deux mille vers ; mais ce n’est pas à la longueur d’un poème que se mesure le génie de son auteur. La postérité s’inquiète médiocrement de savoir si peu de vers ont coûté beaucoup de jours. Elle jouit de leur beauté, elle admire leurs perfections; que lui importe le reste?
Le mot Géorgiques est un mot grec, qui signifie les travaux de la terre. Le poème de Virgile n’est pas seulement un recueil de leçons sur la culture : il comprend à peu près ce que nous entendons par économie rurale. J’ai dit ailleurs que Virgile avait suivi, en général, le plan de l’ouvrage de Varron. Le premier livre des Géorgiques est consacré aux préceptes relatifs à la culture proprement dite. Il s’agit, dans le second livre, de l’arboriculture, et particulièrement de la