CHAPITRE XXVI
Mais rapprochez la copie du modèle, et votre enchantement cessera bientôt. Notre alexandrin n’est qu’un petit vers, à côté du magnifique et majestueux hexamètre. On a beau, comme Delille, en varier les coupes et les tours : cette variété se réduit toujours à un petit nombre de figures distinctes. L’hexamètre n’a pas seulement la variété qui provient des mouvements divers de la phrase : il a celle de ses pieds; il a celle de sa longueur, qu’on porte à volonté de treize à quatorze, à quinze, à seize, h dix-sept syllabes. Un autre avantage de l’hexamètre, c’est qu’il existe par lui-même; c’est qu’un vers seul est bien réellement un vers : nos alexandrins, comme tous nos vers français, ne sont des vers véritables que par le fait de la rime, c’est-à-dire qu’à condition d’être au moins deux. Aussi, que d’embarras, que d'obstacles, dès qu’on entreprend de lutter, avec un instrument imparfait et discord, contre le plus expressif et le plus complet des instruments ! Delille lui-même en est la preuve. Tantôt c'est une épithète nécessaire, qu’il ne peut rendre ; tantôt c’en est une autre, qu’il est forcé d’altérer; ici, l’image pâlit; là, elle est remplacée par une expression vulgaire ; ailleurs, des vers entiers de l’original ont disparu; ailleurs, la rime a amené des vers de remplissage : presque partout, presque toujours, excès ou défaut, sécheresse ou redondance. C’est, si l’on veut, Virgile ; mais c’est l’abbé Delille bien plus encore. Les Géorgiques du poète français sont aux Géorgiques du poète latin ce qu’une statuette de plâtre est à la Vénus de Milo ou à l’Apollon du Belvédère.
Il ne suffit pas, pour estimer Virgile à sa valeur, de lire, ou même de méditer, ce qu’on nomme les épisodes des Géorgiques. Voilà de longues années que mon devoir me commande l’étude de ce beau poème, e't son interprétation dans tous les détails. Plus j’approfondis, et plus j’admire; et ce que j’admire, c’est tout le poème d’un bout à l’autre. Le grand Homère quelquefois sommeille, jamais Virgile. Ne me demandez donc pas ce qu’il faut choisir ; lisez tout , méditez tout; quand vous serez au dernier vers, recommencez; et puis après, lisez et méditez encore.
VIRGILE
li’EnéIdc.
Virgile avait trente-huit ans quand il mit la première main à l’Énéide. Les Géorgiques venaient de montrer ses talents dans toute leur puissance. Ses études de tout genre l’avaient admirablement préparé à la grande œuvre de l’épopée. Il connaissait à fond les monuments de l’histoire; il s’était curieusement informé des traditions de son pays; la littérature de la Grèce n’avait pas plus de secrets pour lui que celle même de Rome ; il était tout à la fois et le plus savant des hommes et le plus accompli des poètes. On dit que, dans sa jeunesse, il avait commencé un poème héroïque sur les rois d’Albe. Si la chose est vraie, il sentait bien sa vocation : un poète comme lui était fait visiblement pour marcher sur les traces d’Homère; un homme de tant de savoir et de goût ne pouvait choisir qu’un sujet national. Albe, c’était déjà Rome; mais Virgile devait trouver un sujet plus intéressant et plus vaste, le plus grand et le plus beau que pût traiter un Romain, et peut-être le seul sujet complet d’épopée que pussent fournir les annales de l’Italie. Voici, en quelques mots, ce qui remplit les douze livres de VÉnéide.
Après la prise de Troie, Énée, suivi de tous les Troyens qui avaient échappé aux fers et à. l’esclavage, cherche à gagner l’Italie, où les destins lui promettent un grand empire. Sept ans entiers ils errent sur les mers; une tempête les pousse des côtes de la Sicile à celles de Carthage. Didon retient quelque temps Enée auprès d’elle ; mais les dieux ont parlé, et le héros s’éloigne de l’Afrique. Arrivé en Italie, et après avoir visité aux enfers l’ombre de son père, Énée demande au roi Latinus la main de sa fille Lavinie ; mais Lavinie a été promise à Turnus, roi des Rutules. Les Troyens sont forcés de soutenir une guerre, à laquelle prennent part contre eux divers peuples du Latium et de l’Étrurie. Pinceurs batailles se donnent, mais sans rien décider : à la fin, Énée et Turnus conviennent de lutter en combat singulier. Le prix du combat doit être Lavinie. Énée triomphe de son rival.
Il n’est pas besoin de beaucoup de réflexions pour com-