‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 239 sur 397 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

prendre tout ce qu’un pareil sujet offrait d’intérêt à des Romains. Nul peuple plus que le peuple romain ne fut amoureux de son antiquité et de sa noblesse ; nul ne poussa jamais plus loin l’ambition de relever son origine. Il n’y avait guère de famille patricienne qui ne se vantât de des- * cendre de quelqu’un des compagnons d’Énée. AugiTste descendait d’Énée lui-même, par Iule ou Ascagne, et par la famille Julia, sortie, disait-on, d’Iule. L’événement chanté par Virgile n’était point une fiction, mais un fait réel, attesté du moins par des monuments dignes de foi. Plus d’un historien avait conté, avant que Virgile le chantât, et l’arrivée des Troyens en Italie, et la réception que Latinus leur avait faite, et la rivalité de Turnus et d’Énée, et les combats que les Troyens avaient eu à soutenir contre des peuples redoutables. Quant aux rapports d’Énée et de Didon, l’anachronisme était consacré, si je puis ainsi dire, depuis que le poète Névius avait mis en présence le prince troyen et la reine de Carthage. Les Romains étaient accoutumés à faire remonter jusqu’aux temps héroïques les origines de cette haine qui divisa si longtemps les deux grandes cités, et qui finit par être fatale à la cité africaine. Qu’importait d’ailleurs que les érudits fissent leurs réserves? le lecteur ordinaire ne s’inquiétait que du vraisemblable ; à ses yenx, c’était le vrai; d’ailleurs, ce n’est pas pour un mensonge historique comme celui de Virgile, qu’on eût songé à dévouer un poète aux dieux infernaux.

Le sujet de Virgile avait un autre avantage. Placé dans un convenable lointain, il se prêtait de lui-même au merveilleux. Je veux dire que le poète n’avait pas de violence à faire au lecteur, pour lui faire admettre l’intervention de la Providence dans les choses humaines, et une intervention continuelle, visible, palpable. Les motifs des actions des personnages, les causes des événements, toutes les passions, tous les sentiments, revêtaient naturellement, à cette distance, un corps, un esprit, un visage. Il est possible que Virgile ait employé le merveilleux beaucoup plus en artiste qu’en croyant ; ce qu’on ne saurait contester, c’est que ce merv'eilleux s’accorde admirablement avec la nature des faits contés dans

VIRGILE

YÉnèide; c’est qu’il n’est pas réduit à l’état d’une simple machine épique; c’est qu’il est manifestement une condition essentielle du sujet. Supprimez le merveilleux, et VÈnèide ne sera plus guère qu’un corps sans âme.

Le temps où Virgile écrivait VEnéide était le plus favorable que jamais poète romain eût pu désirer pour une pareille entreprise. Cette puissance romaine qui se reposait de ses longues guerres dans la contemplation de sa grandeur; ce besoin d’ordre qui possédait toutes les âmes, et qui montrait à tous les yeux le rôle de fondateur comme le plus beau de tous les rôles : n’était-ce pas plus qu’il n’en fallait pour inspirer à Virgile la passion de son sujet, et pour animer le poète de cet espoir du succès, sans lequel il n’y a guère d’effort persévérant? Ajoutez qu’il y avait, dans le public, un goût général pour les choses de l’esprit et pour la poésie. « Savants ou ignorants, disait Horace, nous écrivons indistinctement des poèmes. » On traduisait les Grecs, on les imitait : tous voulaient rivaliser avec eux. Aussi, quand on apprit que le chantre des Géorgiques ss préparait à chanter les origines du peuple romain, l’attente fut grande, et Rome compta sur un chef-d’œuvre. On parlait de VÈnèide, commencée à peine, comme on eût pu parler d’un poème déjà en possession de la renommée. C’était la merveille de la littérature latine ; c’était la merveille des merveilles. Nous avons entendu l’explosion de l’enthousiasme de Properce.

Virgile et Homère.

Homère avait été mieux partagé encore. Au temps où il composait VIliade et VOdyssèe, les noms d’Achille, d’Hector, d’Ulysse , de tous ses héros, étaient vivants dans la mémoire des hommes ; on n’avait oublié ni leurs exploits ni leurs malheurs : le plus humble des Grecs eût été en état de conter ou les combats que s’étaient livrés, sous les murs de Troie, la Grèce et l’Asie, ou les longues courses errantes des chefs victorieux à travers toutes les mers. Mais ces héros qui avaient fait de si grandes choses, ils étaient déjà dans un suffisant lointain, et on se les représentait comme des mortels d’une nature supérieure. On les mettait en société con-

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