CHAPITRE XXVI
tinuelle avec les dieux mêmes. Chaque héros était l’objet particulier de la faveur de quelque divinité ou de sa haine. Un étonnant succès, c’était l’œuvre de la protection d’un dieu ; un étonnant revers, c’était un dieu qui y avait précipité la victime. Les poètes s’emparaient de ces conceptions populaires : ils les développaient, ils les agrandissaient, ils leur donnaient un caractère plus noble et plus grave. Homère fut l’heureux héritier des trésors amassés par eux, et préparés par tout un peuple. Il disposa, en un mot, du plus riche fond d’épopée qui soit jamais échu à aucun poète.
Quant à Virgile, ni les traditions romaines ni la poésie des siècles antérieurs ne lui fournissaient assez pour qu’il se bornât, comme fait Homère, à raconter en idéalisant. Il lui fallait créer, bien plus encore que se souvenir ; il lui fallait vivifier ces indications vagues, ces généalogies, ces noms, qui étaient presque toute sa matière. La fiction proprement dite est par elle-même pauvre et stérile : les faits seuls et les croyances échauffent et fécondent l’imagination. VoUà ce qui explique l’impuissance de Virgile à nous donner des caractères aussi complets que ceux d’Achille, d’Hector ou d’Ulysse. H sentait bien cette impuissance : aussi n’essaya-t-il pas de se soutenir constamment par ses propres forces. Il s’appuya sur les Grecs, et particulièrement sur Homère. Les six premiers chants de VEnéide sont comme une Odyssée en raccourci; les six derniers sont une sorte d'Iliade. Il était naturel que le poète peignît les voyages d’Ênée avec les couleurs dont Homère avait peint les voyages d’Ulysse. Il ne l’était pas moins que les luttes des Troyens contre leurs ennemis d’Italie rappelassent celles qui s’étalent livrées sous les murs d’Uion; et qu’ Achille, Hector, Patrocle, Ajax, que d’autres héros encore prêtassent quelques-uns de leurs traits à Turnus, à Pallas, à presque toutes les figures que Virgile fait apparaître devant nos yeux. On peut même dire qu’il y a de VOdyssée et de VIliade dans toute VEnéide. Partout où le poète latin peut faire entrer les pensées et les images du poète grec, il n’hésite pas à se les approprier.
Nous avons expliqué ailleurs avec quel empire Homère
VIRGILE
disposait de sa langue, et avec quelle merveilleuse souplesse le vers obéissait à tous les besoins de son sentiment et de sa pensée. Virgile avait affaire à un idiome plus rebelle. Plaute et Térence, Cicéron et Salluste, Lucrèce et Catulle, en avaient fixé les caractères. La grammaire était là, sans cesse prête à réprimer un essor trop audacieux. Le poète devait se plier à une foule d’exigences, qui n’avaient jamais entravé Homère. Ajoutez que l'hexamètre latin, dont nous vantions tout à l’heure les vertus, par comparaison avec notre versification barbare, n’a ni la ductilité ni la grâce de l’hexamètre grec. Ce vers, tel que Catulle l’avait perfectionné, tel qu’on l’employait au temps de Virgile dans le poème héroïque, tel que Virgile lui-même l’avait employé depuis les Èglogues, depuis le Moucheron même, était soumis à des règles assez sévères. Il devait être coupé, suspendu, de telle manière plutôt que de telle autre ; il ne pouvait finir par tels ou tels mots, par telles ou telles syllabes. Ce n’est que par un chefd’œuvre d’industrie que Virgile pouvait triompher complètement et de sa langue et de son vers. Disons à sa gloire que son triomphe fut complet.
Divers emprnntii de Virgile.
Ce n’est pas seulement Homère que Virgile appela à son secours, et qui l’aida à enrichir une matière indigente. Il y avait, chez les Grecs, une foule de poèmes intitulés Retours, où étaient racontées les aventures des chefs de l’armée grecque depuis leur départ de Troie. Heyne conjecture, avec beaucoup de vraisemblance, que Virgile tira un grand parti de ces épopées, aujourd’hui perdues. Macrobe nous apprend que le deuxième livre de VÉnéide était copié, presque mot pour mot (ce sont ses propres expressions), du poème de ce Pisandre dont le nom se trouve parmi ceux des auteurs d’épopées mentionnés dans le canon alexandrin. On ne saurait nier que le quatrième livre n’ait dû beaucoup à la Médée d’Euripide : c’est la même conception, c’est la même situation; et l’amante d’Énée exprime plus d’une fois les mêmes sentiments que l’amante de Jason, et dans le même langage. Eschyle, Sophocle, Pindare, Apollonius de Rhodes, sont