‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 241 sur 397 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

' perpétuellement mis à contribution par Virgile. A l’un, Virgile prendra le tableau de l’éruption de l’Etna; à un autre, celui du calme des nuits mis en contraste avec le trouble de la douleur qui veille; à celui-ci cette comparaison, à celui-là cette pensée, ce mot, cette image. Il ne s’interdit pas même d’emprunter, ou, si l’on veut, de dérober, aux écrivains de son pays. Catulle, Lucrèce, Ennius, d’autres plus ou moins connus, fournissent des mots, des tours, des portions de vers, jusqu’à des vers entiers. Virgile mettait déjà en pratique le principe si franchement exprimé depuis par Molière : il prenait son bien partout où il le trouvait.

Mais avec quel art se sont fondues dans le poëme toutes ces richesses étrangères ! Gomme Virgile se les est rendues siennes ! Comme il se les est assimilées ! Cesse-t-il un seul instant d’être lui-même? S’aperçoit-on jamais d’aucun défaut de continuité ? Cherchez les sutures , vous chercherez en vain. L’Enéide n’a rien de commun avec les ouvrages faits de pièces de rapport. Les érudits sont en état, jusqu’à un certain point, de constater que, là le poète a été original, qu’ici il s’est souvenu et il a copié : le simple lecteur ne voit partout et toujours qu’une œuvre de génie.

Héros de l'Énéide.

Le héros principal de l’Énéide, c’est Ênée : il ne l’est pourtant que de nom. Derrière Ênée est Rome, Rome et ses destinées futures. Ênée n’est que l’instrument d’un grand fait providentiel : les dieux fondent par ses mains. Le héros efface sa personne ; il obéit religieusement aux ordres du ciel ; il est le pieux Ênée : voilà le trait principal de son caractère. Tout, dans V Enéide, est fait pour Rome, en vue de Rome et de son histoire. C’est dire pourquoi Ênée ressemble si peu à l’idéal qu’on se forme ordinairement d'un héros d’épopée. Il y a une autre considération qui peut servir à expliquer pourquoi Virgile nous le peint si froid, si doux, et presque impassible. Le monde venait de reprendre son équilibre, et s'était raffermi sous la puissante main d’Auguste; la paix et l’abondance avaient reparu enfin dans l’Italie. Virgile, qui avait souffert des maux de la guerre

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civile, se sentit pénétré, pour l’auteur de tous ces biens, d’une admiration profonde. Il regardait Auguste comme un homme prédestiné au bonheur de l’univers. Il s’était écrié jadis, dans la crainte de le voir ravi par la mort avant l’accomplissement de sa grande œuvre : « Dieux, permettez du moins à ce jeune bonune de relever le siècle tombé en ruine M » Auguste, maître du monde pacifié; Auguste, fondateur d’un empire par la volonté des dieux^ apparaissait à Virgile, que dis-je ? au peuple romain tout entier, comme le plus grand, le plus solennel, le plus sublime des caractères. Virgile, en peignant Enée , transporta, involontairement peut-être, certainement sans nulle intention de flatterie, les traits qu’il avait sous les yeux dans l’ûnage de son héros. Cet Enée, qui agit plus souvent en ilamine qu’en guerrier ; cet homme étranger à presque toutes les passions humaines; cet époux qui perd sa femme presque par sa faute, et presque sans regret; cet amant si peu digne d’inspirer de i’amour, si indifférent et si dur pour Didmi, et qui dût paisiblement, dans les enfers, à une infortunée morte d’amour pour lui, qu’il ne croyait pas que son départ dût lui causer tant de peine : un tel caractère était, malgré tout cela, ou même à cause de tout cela, une conception {»ropre à intéresser et à charmer les contemporains de Virgile. Quant à nous, nous ne pouvons guère admirer Énée, ni surtout nous intéresser à lui. C’est sur Didon uniquement que nous portons notre intérêt dans les premiers livres ; et c’est Tumus qui nous passionne dans les derniers.

Nous avons dit ce qui semble excuser Virgile au sujet d’Énée. Voici où Virgile se montre parfaitement inexcusable. La plupart de ses héros secondaires ne sont rien, ou, si l’on veut, ne sont que des noms. C’est toujours le fidèle Achate, ou le brave Gyas, ou le brave Cloanthe : ce ne sont jamais des hommes. Quelque peu de ressources que les traditions offrissent au poêle, comment son génie n’a-t-il trouvé, pour caractériser ces figures, que des épithètes Banales? L’histoire ne lui disait pas beaucoup plus sur Mézence ; et pourtant

■I . Gèorgiijues, Hyre I, vers 600, 5(H .

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