‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 242 sur 397 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

son Mézence est une puissante esquisse, admirable de vigueur et d’originalité. Je ne parle pas de Turnus, dessiné d’après Achille et d’après Hector, ni de Pallas, qui rappelle l’ami du fils de Pélée.

Virgile a mieux réussi, en général, à peindre les femmes que les hommes. Le caractère de Junon est une merveille. La colère de la déesse ; l’étemel ressentiment qui vit dans son âme,’, comme une blessure toujours saignante ; cet orgueil farouche et cette majesté formidable, c’est bien là l’épouse de Jupiter, telle que nous nous la figurons, c’est-à-dire la femme impérieuse élevée à des proportions gigantesques. Bidon, même sans Médée, eût été encore le triomphe de Virgile. Il sulfit, pour s’en convaincre, de voir à quelle hauteur le poète latin a su s’élever au-dessus du poète grec son modèle, par la vérité de la passion, par la profondeur du sentiment, surtout par la noblesse de la pensée. L’Andromaque de Virgile est plus digne de celle d’Homère que l’Andromaque même d’Euripide. Camille, qui ne doit rien ni à Euripide ni à Homère, ni peut-être à aucun poète, cette jeune guerrière à la fois si audacieuse et si na’ive, a tous les charmes et toutes les grâces. Il n’est pas jusqu’à la reine Amata, cette mère violente et cette épouse revêche , qui n’ait aussi sa physionomie. Que n’en puis-je dire autant de la fille d’ Amata ? Qu’elle est pâle, qu’elle est faible et peu vivante, cette Lavinie destinée par les dieux à devenir l’épouse d’Énée 1 Peut-être dira-t-on que le poète a voulu assortir l’insignifiance de l’une à la froideur de l’autre. Il semble néanmoins que celle qui devait unir d’un lien indissoluble le Latium aux restes de l’Ilion aurait pu paraître avec plus d’éclat dans l’épopée, et d’une manière un peu plus digne de son grand rôle.

raœur« de l'^nélde.

La peinture de la vie extérieure, dans VEnéide, n’a pas cette vérité naïve} cette charmante vivacité, qui nous enchantent dans VJliade et dans VOdyssée. Virgile venait à mille ans de distance de l’époque où il avait placé son sujet. Il refaisait le passé à force d’imaginatiou , d’érudition , d’i-

VIRGILE

mitation ; sans cesse se dressait devant lui l’idée du monde où il vivait lui-même : c’est à travers maintes illusions d’optique qu’il entrevoyait le monde d’autrefois. Il n’y a donc pas beaucoup à s’étonner de quelques disparates, de quelques fausses couleurs, de quelques anachronismes. On peut même pardonner à Virgile d’avoir fait combattre ses guerriers d’après les principes d’une tactique différente de celle d’Homère. Cette tactique, disent quelques-uns, est plus savante; et ils partent de là pour exalter Virgile aux dépens du chantre d’Achille et d’Hector. Nous lisons par exemple, dans les notes qui accompagnent la prétendue traduction de \' Enéide par Delille, cette flasque et insipide paraphrase, également indigne et de Virgile et de l’élégant traducteur des Géorgiques, que Virgile a eu du moins le mérite de faire profiter ses héros de quelques-uns des progrès accomplis depuis l’âge héroïque dans les choses de la guerre. Nonseulement il n’y a pas à louer Virgile de ce qui serait dans tous les cas un anachronisme, mais il faut beaucoup rabattre de cette soi-disant science dont on fait bruit. Ce n’est pas moi qui prononce sur ce point, mais un oracle dont’ on ne récusera pas la compétence. Le plus grand capitaine des temps modernes, et peut-être de tous les temps, Napoléoïi lui même en personne, s’est diverti un jour à examiner en détail un des livres de V Enéide; et nous possédons le curieux commentaire qu’il a dicté après cet examen. I.e livre choisi par l’illustre critique est un des plus admirés, et aux plus justes titres. C’est le deuxième livre. Hé bien, Napoléon a prouvé péremptoirement que tout y est absurde d’un bout à l’autre, en ce qui concerne les opérations militaires. Napoléon compare Virgile stratégiste à Homère stratégiste; et ce n’est pas Virgile qui a l'avantage. Hgmère, selon lui, est un homme qui s’y entend, et qui a fait la guerre. Virgile, ce sont les propres termes dont il se sert, n’est qu’un régent de collège, qui n’est jamais sorti de chez lui, et qui ne sait pas ce que c’est qu’une armée. A vrai dire, il nous importe assez peu que Virgile ait excellé ou non dans la tactique. Ses soldats peuvent n’être pas de très-bons soldats : ce sont du moins des hommes, et des hommes intéressants. H n’en

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