‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 243 sur 397 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

faut pas davantage pour nous forcer d’amnistier le poete. Cependant on ne pent gnère nier qu’il manque à ses récits de batailles quelque chose de ce feu, de cette énergie un peu sauvage, qui anime la verve d’Homère. Presque partout, Virgile se borne à copier Homère ; et presque toujours il l’affaiblit. Aussi lit-on difficilement jusqu’au bout les chants de VÈnéide où il s’agit de combats, tandis qu’on dévore V Iliade, qui n’est guère qu’un long tissu de batailles.

Virgile est le grand peintre des passions humaines. Voilà sa gloire immortelle, sa gloire incontestable et incontestée. Doué par la nature d’une âme honnête et douce, d’une exquise sensibilité, il excelle surtout dans l’expression des affections tendres, l’amitié, l’amour, la reconnaissance, la piété filiale. Il aime ses semblables, et on voit qu’il les aime. Il y a, dans ÏÉnéide, plus d’un mol qu’on pourrait placer à côté du vers fameux de Ménandre et de Térence. Disons-le pourtant : les tableaux de Vii^ile ont, en général, moins d’éclat que de vérité, moins de grandeur que de pathétique. Ce n’est pas que la grandeur ni l’éclat y fassent défaut; mais c’est im éclat sobre et tempéré, c'est une grandeur qui atteint rau-ement au sublime.

style de rKnélde.

On dit que Virgile, avant de mourir, ordonna par son testament qu’on détruisit l’Énéide, comme un ouvrage imparfait et qui n’était pas digne de la postérité. Que comptait-il donc corriger dans son poème, s’il lui eût été donné de vivre? ce n’est sans doute pas la fable : on ne refait pas une épopée par ses fondements. Quelques vers inachevés à parfaire, ce n’était rien; et, pour si peu, Virgile n’eût pas condamné l’Énéide aux flammes. C'était donc le style, qu’il se proposait de soumettre à une révision sévère. C’est là pourtant; c’est dans ce qui lui plaisait si peu, qu’il nous a laissé le plus à admirer.

Il était difficile au poète qui avait écrit les Géorgiqiies de se montrer supérieur à lui -même en écrivant VÈnèide. Vii^ile du moins ne tomba pas : il fut autre, sinon plus grand ; il eut la perfection du style de l’épopée, comme il

VIRGILE

avait eu la perfection du style didactique. Sa muse ne perdit rien à changer de ton et à élever la voix : elle sut chanter les événements héroïques et les passions des hommes, comme elle avait su chanter les travaux de la campagne et les mœurs des abeilles. La diction de VÈnéide n’est guère moins savante et travaillée que celle des Géorgiqties ; et il n’y a presque pas un éloge qu’elle ne mérite aussi k son tour. Seulement la diversité du genre ne pouvait manquer de s’y manifester par quelques traits. Des récits de voyages et de batailles, des peintures de caractères, des discours développés, ne sont pas des leçons : les épisodes mêmes qui égayent les Géorgiques, sauf le récit des aventures d’Aristée, n’ont et ne pouvaient avoir qu’une étendue restreinte, et sont de cet ordre sévère que comporte la poésie didactique. Virgile ne s’inspire plus de Lucrèce ni d’Hésiode : il rivalise avec Homère; il n’oublie pas les grands tragiques, qui avaient fait revivre sur la scène les antiques héros de l’épopée. Il ne doit guère moins à Euripide qu’au chantre d’Achille et d’Ulysse. Je ne dis pas qu’il ait toute la fougue impétueuse du poète de VJliade, toute l’heureuse abondance du poète de l’Odyssée, tout le pathétique et toute l’éloquence de l’auteur d’Iphigénie. Il rappelle dignement ses modèles. Il raconte avec chaleur et avec grâce ; il fait parler les passions avec une vérité touchante. Si VÉncide pèche un peu par le plan et l’ordonnance, et si les caractères des héros ne sont pas toujours irréprochables, tous ces défauts sont amplement rachetés par le mérite infini des détails et par les étonnantes merveilles de l’exécution. Je n’excepte pas même de cet éloge les parties du poème où la fable n’offre qu’un médiocre intérêt. Virgile est toujours Virgile, d’un bout à l’autre de ces douze livres; mais on â raison de préférer ceux où il est plus qu’un grand écrivain et un incomparable versificateur , ceux qui réunissent toutes les perfections et tous les charmes, le deuxième, le quatrième, le sixième, le neuvième. Dès le début du premier livre, on retrouve l’art des Géorgiques; et le dernier vers du poème nous montre encore comment un mot suffit, bien choisi et bien placé , pour révéler le génie, de même qu’ù la trace de

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