CHAPITRE XXVII
faire d’Horace un vil flatteur, parce qu’il loue Auguste et Mécène dans des termes qui sentent parfois l’hyberbole. Virgile a encouru les mêmes reproches, et pour la même peccadille. Il suffit de se reporter par la pensée au temps où écrivaient Virgile et Horace; de songer à ce qu’étaient Mécène et Auguste ; de se figurer les rapports mutuels d’affection qui unissaient les deux hommes puissants et les deux poètes, pour comprendre qu’il n’y a rien de coupable dans l’excès même de ces panégyriques par-dessus les nues dont s’effarouche notre délicatesse : « Ne rabaissons pas si facilement, ditM. Patin, de si grands esprits, de si nobles cœurs, au niveau commun de la complaisance et de la flatterie; et, dans ces hyperboles mêmes qu’imposent à la louange contemporaine des convenances dont la postérité n’est pas toujours un bon juge, sachons discerner, quand elle s’y rencontre , l’expression sincère de la reconnaissance , du dévouement, de l’amitié. » J’ajoute qu’un peu de faiblesse, chez Horace par exemple, est plus qu’excusable, quand il s’agissait de l’aimable maître qui lui écrivait les lettres qu’on sait; quand surtout il s’agissait de l’homme qu’Horace aimait le plus au monde, de ce Mécène qui lui rendait cette amitié avec usure, et qui disait encore au prince, dans son testament : « Souviens-toi d’Horatius Flaccus comme de moi-même. » Mais presque tous les éloges qu’Horace prodigue et k Mécène et k Auguste sont au fond mérités. Les poèmes où il exalte le plus la grandeur et les vertus d'Auguste ont été composés assez tard, k une époque où on avait oublié les horreurs des proscriptions ; où Auguste avait pardonné même k Cinna coupable ; où florissaient les lettres et les arts, et où l’univers reconnaissant élevait des temples k la divinité mortelle, hélas ! dont la main secourable avait retiré l’univers de ses ruines. Enfin, Horace a-t-il jamais renié les souvenirs de sa jeunesse, ses vieilles sympathies républicaines, ses liaisons avec Brutus, son enthousiasme pour le rude et indomptable Caton ?
Il serait difficile d’établir que le poète fut toujours modeste, et que jamais la prévention ni la passion n’aveuglèrent ses jugements. Mais l’orgueil et même l’arrogance sont des
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HORACE
privilèges qu’ont usurpés bien d’autres qu’Horace, et qui ne le valaient pas , et qui n’avaient pas même l’excuse de la poésie. Mettons sur le compte de l’inspiration lyrique certaines expressions qui peuvent sembler ambitieuses. Souvenons-nous qu’Horace a eu ses accès de découragement excessif, comme d’excessive confiance. Dans l’épître qu’il adresse à son livre même, il est loin de se promettre l’immortalité. D’ailleurs, est-ce donc un si grand crime, à qui sent en soi le génie, de parler d’avance, même sur soi, le langage de la postérité? La modestie est une belle vertu; mais qui niera que la foi de l’homme en lui-même puisse être le principe d’une ambition sainte, et enfanter des merveilles ? Pardonnons donc à Horace d’avoir osé dire, à la fin du troisième livre des Odes : « J’ai achevé un monument plus durable que l’airain , plus haut que les pyramides somptueux ouvrage des rois; un monument que la pluie ne rongera pas, que ne pourront renverser ni l’aquilon en fureur, ni la suite des siècles sans nombre, ni la fuite des temps. Je ne mourrai pas tout entier.... »
Nous avons eu plus d’une fois l’occasion de remarquer qu’Horace ne fut point cet infaillible oracle du goût, que sans cesse on nous prône. Croyez-en ses assertions, et vous resterez convaincu que Rome, avant le siècle d’Auguste, n’a point eu de poésie. On se souvient de ses injustes dédains pour Plaute, et pour tant d’autres poètes dont les noms ont plus d’un titre à nos respects. Lucrèce et Catulle même n’existent pas pour lui. Il n’y a au monde, selon Horace, qu’Horace et ses amis. Il est vrai que ces amis étaient Virgile, Vauûus, Properce, Tibulle. Mais je regrette que cette gloire et cette poésie l’aient empêché d’apercevoir, dans le passé, une autre poésie, une autre gloire, qui n’étaient pas autant qu’il le dit indignes de ses yeux. On voudrait, en un mot, le critique plus impartial, moins quinteux et moins ix^e, plus calme, plus philosophe, plus véritablement critique.
Ce que je ne chercherai point à excuser, ce sont les vices auxquels Horace s’avoue lui-même enclin , la paresse , la gourmandise, la luxure. Il est permis d’affirmer, malgré