‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 250 sur 397 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

certains panégyristes, qu’Horace n’était pas précisément un modèle. On doit pourtant lui savoir gré de s’être défait, en vieillissant, de son amour pour le bon vin et la bonne chère. On pourrait même, à la rigueur, lui passer les vers où il célèbre trop complaisamment les plaisirs de la table. Ce n’est pas non plus un crime absolument irrémissible de passer son temps à dormir ou à ne rien faire. Mais, à- commettre certains péchés, mais surtout à s’en vanter, on a beau être poète, on est coupable au premier chef; car nonseulement on a failli au devoir envers soi-même, mais on a travaillé à corrompre les autres. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’Horace n’est pas pire que ces contemporains; c’est que sa corruption est naïve ; c’est qu’il est dans les mœurs de son siècle sans le savoir, sans y penser, et qu’il y a bu comme les poissons boivent dans l’eau. Il était digne pourtant de se montrer supérieur ù son siècle. Que de fois n’a-t-il pas exprimé, avec une admirable énergie, les plus nobles et les plus purs sentiments! Mais il a trop sacrifié et aux goûts de son public, et aux mauvais penchants de sa propre nature. Sans religion, sans passions politiques, dénué de ces fortes convictions qui font les grandes âmes, il s’est laissé aller sans résistance au courant de la société où il vivait : il a trop joui des raffinements d’une civilisation excessive ; il a contracté les souillures de ce qu’il voyait, de ce qu’il touchait, de ce qu’il aimait. Il ne se vautra pas dans la fange : non, certes ! il ennoblit presque le vice ; mais que n’a-t-il été partout et toujours le héraut de la vertu ! Ne nous laissons point charmer par les apparences, *et ne faisons pas fléchir la règle du bien en faveur de tout ce qu’il y a, jusque dans ses égarements, de grâces, d’abandon et de bonhomie.

Horace morallate.

Horace dit quelque part à un de ses amis qu’il n’a qu’à le venir voir, s’il veut rire d’un pourceau du troupeau d’Epicure. Ses prédilections manifestes sont, en général, pour les doctrines du philosophe qui assignait le bonheur comme but suprême à notre vie. Il ne faut pourtant pas le prendre pour

HORACE

un épicurien fanatique. Horace est épicurien par tempérament, et non point par système ; il se moquera , au besoin , des épicuriens excessifs, comme il se moque des stoïciens trop conséquents. Il lui est même arrivé plus d’une fois de passer dans le camp des stoïciens mêmes, et ce rêver avec eux des plus sublimes vertus. Combien d’odes où il célèbre, avec une éloquence inspirée, l’amour de la patrie, la persévérance dans la justice, la patience dans la pauvreté, le mépris de la mort! Dans ses satires, il fait la guerre à tous les vices avec une verve de bon sens, avec une impitoyable franchise, qu’eût applaudies Zénon lui-même. Quant aux épîtres, ce sont de perpétuelles leçons de désintéressement, d’indépendance : le poète recommande aux hommes le respect d’eux-mêmes, le mépris de toute ambition vulgaire. Sa philosophie, si l’on peut se servir ici de ce mot, se résume tout entière dans ce principe : Rien de trop; principe également fécond, dit un critique,i/«t pour le goût et pour le bonheur.

Que si l’on doutait de la sincérité de ses paroles, on n’a qu’à relire ses ouvrages : on trouvera partout cet accent honnête et convaincu qui ne saurait être trompeur. On sentira cette chaleur et cette émotion dont le foyer ne peut être que dans l’âme. Voyez, par exemple, avec quelle tendresse Horace parle de ses amis, de ce Mécène auquel il ne veut pas survivre, de ce Virgile qu’il appelle quelque part la moitié de mon âme; voyez surtout avec quelle noble satisfaction il raconte les vertus de son père, et l’admirable dévouement de cet homme simple et bon à qui il devait beaucoup plus que la vie. Malgré ses malices, malgré la légèreté naturelle de son esprit, malgré les défauts plus graves que nous n’avons pas dissimulés, Horace est peut-être de tous les poètes celui qu’on peut le moins s’empêcher d’aimer. On l’aime pour sa sensibilité, pour sa franchise, pour sa naïveté, pour toutes sortes de qualités charmantes. Il y a en lui de quoi compenser et faire oublier toutes les imperfections : que dis-je ? ces imperfections, même 'les plus choquantes, ont quelque chose d’aimable ; ou, si l’on veut, il s’y mêle je ne sais quoi de gracieux et de non affecté, qui ne permet guère

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