CHAPITRE XXVII
.rien qu’à lui. Il y a plus : les odes les plus belles, les mieux inspirées, celles où le poëte s’élève le plus haut, et où il atteint presque au sublime de Pindare, sont précisément ses odes les plus romaines, celles où il célèbre des événements contemporains, et où la natuye du sujet le condamnait, bon gré mal gré, à être original. Il faut dire enfin que nul poëte au monde, pas même Virgile, n’a j’amais su s’approprier plus heureusement les richesses d’autrui, les faire siennes et plus que siennes par l’e.xpression , et, comme on l’a dit, repenser ce qui avait été pensé par d’autres.
La muse lyrique d’Horace ne se maintient pas toujours dans les hautes régions de la poésie. Elle aime ce qui est grand; mais elle prend tous les tons sans effort, et il n’ÿ a guère de sujet qu’elle dédaigne. Un assez grand nombre des odes ne sont que de courts billets, égayés de quelque image agréable, et où Horace laisse entrevoir une philosophie douce, indulgente et sensée. Quelques-unes sont des satires véritables, et même des satires très-mordantes. Mais ce qu’Horace chante de préférence, et sur quoi ne tarit jamais sa veine, ce sont les charmes de l’amitié, les voluptés de l’amour; c’est le bon vin et la bonne chère : les odes érotiques, bachiques, les chansons, comme nous dirions, sont en majorité dans ses ouvrages. A côté d’une chanson qu’il envoie à sa maîtresse, nous lisons ou un chant pompeux où se déploient toutes les magnificences de l’antique mythologie, ou. une admirable prière adressée à quelque divinité, ou une de ces odes qu’Horace a consacrées aux vieilles gloires de Rome, surtout à la gloire nouvelle d’Auguste, et où il exprime avec tant d’énergie tous ses sentiments de Romain fier de son pays, de citoyen heureux de vivre dans un grand siècle, d’homme reconnaissant et de tous les bienfaits dont le monde était redevable au prince, et de tous ceux dont lui-même il était comblé.
« Les langues anciennes, dit M. Walckenaër, présentaient des moyens d’harmonie que n’ont pas les langues modernes, que n’a pas surtout la langue française. Dans la langue latine, les mots, fortement accentués, se composent de syllabes longues et brèves, dont la prosodie, parfaitement distincte dans la manière de les prononcer, ne peut échapper à
HORACE
l’oreille la moins exercée et la moins sensible. Par la réunion ou le mélange de ces syllabes longues ou brèves, on forme un rhythiue ou line cadence marquant, comme dans la musique, un même intervalle de temps; l’ordre des rhythmes constitue Je mètre ou pied, et le nombre de ces pieds ou mètres, les différentes sortes de vers. Horace a, dans ses odes, employé jusqu’à vingt-deux sortes de vers. Qu’on juge, d’après cela, que de moyens de varier l’harmonie fournissait au poëte cette belle langue latine....
ot De tous les genres de poésie, celui gui .exige une plus grande variété de rhythmes et de mètres, une harmonie plus complète et plus savante, c’est l’ode, ou plutôt la poésie lyrique ; car les divers emplois et les différents modes de ce genre de poésie ont fait donner aux différentes pièces dont ils se composent les noms de psaumes, d’hymnes, de cantates, d’odes, de chansons : compositions que les Latins désignaient toutes par le mot général de carmen, c’est-à-dire des vers destinés à être chantés, carmina ad lijram. Dans ce seul genre de poésie, le poète a droit de dire avec vérité ; Je chante ; parce qu’en effet les premiers poêles chantaient, et s’accompagnaient de la lyre. On voit donc que dans la différence de la langue on trouve une explication toute naturelle de la supériorité d'Horace sur tous les poètes lyriques des temps modernes. »