CHAPITRE XXVII
le deuxième livre proprement dit n’a plus maintenant que deux pièces. 11 est vrai que ces deux pièces sont considérables : l’une a plus de deux cent cinquante et l’autre plus de deux cents vers. La première fut composée en réponse à une lettre où Auguste se plaignait d’être négligé par Horace. Horace s’excuse en peu de mots; puis il fait une espèce de précis de l’histoire des lettres latines. Nous avons eu maintes fois l’occasion de citer, sinon toujours d’approuver, les jugements du spirituel mais trop peu impartial critique. La seconde épître est adressée à Julius Florus. Horace y fait la critique des mauvais écrivains dont Rome fourmillait, et il entre dans une foule de détails curieux sur l’état de la littérature durant l’époque la plus florissante du règne d’Auguste. C’est là que l’on voit combien le goût des choses de l’esprit était devenu général, sinon toujours parfaitement éclairé, et combien la Rome d’Auguste et de Mécène, de Virgile et d’Horace, ressemblait peu à la Rome des Scipions et du vieux Caton, où Ennius était presque dépaysé, où Plaute avait besoin de travailler à se faire un peu barbare, où les grâces de Térence étaient presque en pure perte, et où Lucilius ne trouvait guère qu’à gémir et à maudire.
Le seul défaut des deux grandes épitres littéraires, c’est la prévention d’Horace contre les vieux auteurs romains; c’est ce mépris systématique, que nous lui avons plus d’une fois reproché, pour tout ce qui n’appartenait point à la brillante génération dont lui-même et ses amis faisaient la gloire. Mais ce défaut n’ôte rien à la verve du poète, ni à son originalité; bien au contraire! Plus calme et plus équitable, peut-être eût-il été moins vif, moins spirituel, moins plein d’aimables caprices et de piquantes saillies. Je ne parle pas d’un autre défaut que quelques-uns relèvent dans ces épîtres, comme dans celles du premier livre, comme dans toutes les satires, en un mot dans toutes les Causeries, savoir, le désordre de la composition, l’imprévu dans la succession des matières, les sauts brusques d’un sujet à l’autre, les retours non moins brusques à des sujets auparavant laissés. Ce prétendu défaut n’est qu’nne qualité de plus, dans des poèmes qui n’ont nulle prétention à se montrer comme des
HORACE
ouvrages de métier; qui ne sont ou qui ne veulent être que des conversations, et où le point suprême de l’art c’est que l’art ne se trahisse jamais, et qu’on n’aperçoive, ou qu’on croie n’apercevoir jamais que la nature. Horace a surabondamment prouvé, dans les Odes, qu’il savait composer : il n’y a pas une de ses pièces lyriques, même celles où il affecte le plus de se dire transporté hors de lui- même, qui ne soit un tout parfaitement ordonné, parfaitement irréprochable. Un commentateur d’Horace a pu aller jusqu’à avancer qu’il y a, au fond de chaque ode, un syllogisme en forme. C’est beaucoup dire sans doute; et cette vision de pédant peut aller de pair avec la folie de ceux qui prétendent réduire les plans des odes de Pindare à un certain nombre de figures de géométrie. Mais les plans lyriques d’Horace, pour n’avoir rien de scholastique, n’en sont pas moins réels et visibles à qui sait y regarder, plus réels et plus visibles encore que ceux de Pindare. Quant aux Epîtres et aux Satires, si elles n’ont pas de plan, ou si elles paraissent n’en point avoir, c’est qu’Horace l’a voulu ainsi ; et j’ajoute, avec tous les vrais critiques, que non-seulement il a pu mais qu’il a dû le vouloir.