‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 265 sur 397 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Quant auz six autres élégies, ou, pour parler plus exactement, quant à l’élégie sextuple qui forme la part principale du recueil, il n’y a que le nom de Lycoris qui ail le moindre rapport avec les souvenirs que nous avons de Gallus. Cette Lycoris n’est pas la cruelle qui désolait l’ami de Virgile : c’est la maîtresse d’un sot vieillard, qui ferait mieux de songer au grand voyage que de versifier ses plaintes sur les manèges d’une coquette. Ce vieillard cacochyme, qui confesse lui-même que les jeunes filles l’ont en dégoût, n’est pas même un versificateur supportable, ni un écrivain du sixième ordre. Il nous apprend lui-même en quel siècle il vivait, puisqu’il nomme copime un de ses amis Boèce, personnage consulaire. C’est une supercherie de je ne sais quel érudit du seizième siècle qui fait qu’on imprime encore aujourd’hui, comme des vers de Gallus, les vers d’un barbon contemporain de l’empereur Anastase. Les manuscrits eux-mêmes protestent contre la supposition , puisqu’on y voit que le véritable auteur se nommait Maximien.

Je ne dis rien de quelques épigrammes plus ou moins insignifiantes, qu’on joint d’ordinaire au bagage poétique du prétendu Gallus; mais le petit poème lyrique connu sous le titre de Veillée de Vénus, que quelques-uns attribuent à Catulle, d’autres à Gallus, et qui est probablement d’un poète postérieur, mérite de n’être point passé sous silence. « Malgré toutes les beautés, dit le P. Sanadon, qui rehaussent le prix de cet ouvrage, on n’y trouve point cette majestueuse et élégante simplicité des écrivains du beau siècle. Parmi les pensées délicates et ingénieuses qui y éclatent, on remarque je ne sais quelle affectation d’esprit, qui se sent un peu de la décadence du bon goût. Quelque brillante et quelque fleurie que soit l’élocution, la latinité n’en est pas toujours exquise. J’en appelle aux connaisseurs, qui, quoique en petit nombre, doivent seuls décider sur cette matière. Mais, quel qu’ait été cet auteur inconnu, on ne peut trop louer la retenue avec laquelle il a traité son sujet. Il est étonnant qu’un poète, et un poète païen, ait fait une pièce si mignonne pour une fête si galante, sans qu’il lui ait rien échappé qui puisse alarmer la pudeur. »

POÈTES ÉLÉGIAQUES. 433

El4^glea de Properce.

La Harpe, qui avait h charmer, dans le Lycée, un auditoire plus poli et plus élégant qu’instruit et sérieux, donne une attention particulière aux poètes érotiques. Ces sujets un peu scabreux ne sont pas ceux d’où il s’est le plus mal tiré ; et il serait difficile à qui que ce soit, je ne dis pas de faire mieux qu’il n’a fait, mais même de retrouver cette verve, ‘ cette dextérité, cette grâce avec laquelle il se joue au milieu de ce monde qu’il décrit, et de parler aussi chastement de choses qui n’ont rien de commun avec la chasteté. Le jugement sur Properce, par exemple, me semble un morceau achevé, et qui mérite d'être transcrit d’un bout à l’autre.

« Les poésies de Properce, dit le critique, respirent toute la chaleur de l’amour, et quelquefois de la volupté ; et Ovide l’a bien caractérisé, lorsqu’il a dit, en parlant de ses élégies, les feux de Properce:

Et Properce souvent m'a confié ses feux.

Sape suns solitus recitare Propertius ignés.

Mais il fait un usage trop fréquent de la mythologie; et ses citations, trop facilement empruntées de la Fable, ressemblent plus aux lieux communs d’un poëte qu’aux discours d’un amant. Une chose qui lui est particulière, parmi les poètes érotiques, c’est qu’il est le seul qui n’ait célébré qu’une maîtresse. Il répète souvent à Cynthia qu’elle seule sera à jamais l’objet de ses chants; et il lui a tenu parole. Cependant il ne faut pas croire qu’il ait été aussi fidèle dans ses amours que dans ses vers; car il fait, à un de ses amis, à peu près le même aveu qu’Ovide : « Chacun, dit-il, a son « défaut : le mien est d’aimer toujours quelque chose. » Il convient que c’est surtout au théâtre, qu’il ne peut s’empêcher de désirer tout ce qu’il voit. Il avoue même à Cynthia, qu’il a eu quelque goût pour une Lycinna, mais si peu, si peu, que ce n’est pas la peine d’en parler. Après tout, à juger de cette Cynthia par le portrait qu’il en fait, elle ne méritait pas plus de fidélité. Jamais femme n’eut plus de disposition à tourmenter, à désespérer un amant; et jamais

Page 1