CHAPITRE XXVIII
amant ne parut si malheureux et ne se plaignit tant que Properce. C’est même ce qui répand le plus d’intérêt dans ses ouvrages; car on sait que rien n’intéresse tant que la peinture du malheur. On plaint d’autant plus Properce qu’après avoir bien reproché à sa maîtresse ses duretés, ses hauteurs, ses caprices, il finit toujours par une entière résignation. Il murmure contre le joug; mais le joug lui est toujours cher, et il veut le porter toute sa vie. Il paraît que, malgré l’inconstance de ses goûts, il avait un penchant décidé pour Cynthia, et revenait toujours à elle comme malgré lui. C’est une alternative de louanges et d’injures, qui peint au naturel les différentes impressions qu’il éprouvait tour à tour. Tantôt il la représente comme plus belle que toutes les déesses; tantôt il l’avertit de ne pas se croire si belle, parce qu’il lui a plu de l’embellir dans ses vers, et de vanter l’éclat de son teint, quoiqu’il sût fort bien que cet éclat n’était qu’emprunté. Ici, il lui attribue toute la fraîcheur de la jeunesse; ailleurs, il lui dit qu’elle est déjà vieille. Enfin, après cinq ans, il perd patience, il rompt sa chaîne, et ses adieux sont des imprécations dans toutes les formes; ce qui fait douter que cette chaîne soit en effet bien rompue, car l’indifférence n’est pas si colère. Aussi, après ces adieux solennels, qui finissent le troisième livre, on voit, dans le quatrième, reparaître Cynthia, qui, toujours assurée de son pouvoir, vient chercher son esclave dans une maison de campagne où il soupait avec deux de ses rivales. Elle est si furieuse et si terrible, qu’à son aspect, les deux compagnes de Properce commencent par prendre la fuite, et le laissent tout seul vider la querelle. Cynthia, après l’avoir bien battu, consent à lui pardonner, à condition qu’il chassera l’esclave qui s’est mêlé d’arranger cette partie de campagne ; qu’il ne se promènera jamais sous le portique de Pompée, rendezvous ordinaire des femmes romaines; qu’il n’ira point dans les rues en litière ouverte, et qu’au spectacle il aura les yeux baissés. On voit qu’elle le connaissait bien, et qu’elle savait de quoi il était capable. Properce se soumet à tout, et devient plus amoureux que jamais. Et puis fiez-vous aux imprécations et aux ruptures ! »
POÈTES ÉLÉGIAQUES
Bemarque.
Le recueil des poésies de Properce a quatre livres. Les divers morceaux qui composent les trois premiers portent tous le titre à’ Elégies; ceux du quatrième portent le titre de Chants {Carmina). Cette différence vient probablement de ce que ces poèmes sont, pour la plupart, d'un autre ordre d’idées que ceux qui remplissent le reste du recueil. C’est toujours le mètre élégiaque; mais ce n’est pas toujours l’élégie, au sens où l’entendaient les Latins. Ce sont tantôt des panégyriques, tantôt des récits sur le ton de l’épopée, tantôt des hymnes; que sais-je encore? Le poète érotique réparait çà et là; mais nous avons plus souvent le poète qui ne pense point à lui-même, et qui cherche à nous intéresser par autre chose que par ses souffrances ou ses plaisirs. Il chante Rome ; il raconte le crime et le châtiment de Tarpéia, l’institution des dépouilles opimes, etc. Voici le début du premier Chant, celui qui est intitulé Rome ;
« Tout ce que tu vois, ô étranger, là où s’étend l’immense ville de Rome, n’était, avant le Phrygien Énée, que colline et herbe; et, dans le lieu où est debout le palais sacré de Phébus, protecteur de nos flottes, se sont couchées les génisses fugitives d’Évandre. C’est par des dieux d’argile qu’ont grandi ces temples d’or; et on ne rougissait point jadis d’une chaumière construite sans art. Alors Jupiter Tarpéien tonnait du haut d’une roche nue, et le Tibre était tm fleuve étranger pour nos troupeaux. A l’endroit qu’on nomme les Degrés, et où s’est élevée la magnifique maison de Rémus, un foyer unique était tout le vaste empire de deux frères. La majestueuse Curie, resplendissante aujourd’hui d’un sénat en robes prétextes, avait des Pères aux vêtements de peaux, au cœur rustique. Une trompe de bouvier convoquait à l’assemblée les anciens Quirites; et souvent, cent d’entre eux, assis dans un pré, formaient tout le sénat. Alors des voiles ondoyants n’ombrageaient pas les profondeurs du théâtre; et les bords de l’avant-scène n’exhalaient pas les parfums du safran, comme dans les solennités. Nul n’avait souci d’aller chercher des divinités étrangères :