CHAPITRE XXVm
et qui sait, après tout, si c’était Tibulle qui avait tort? Il est sûr au moins que celles qu’il aima conservèrent de lui un souvenir bien cher, puisque nous apprenons de ses contemporains que Délie et Némésis, qui lui survécurent (car sa mort fut prématurée), suivirent ses funérailles avec toutes les marques de la douleur. C’étaient pourtant des courtisanes. Mais on sait qu’à Rome et à Athènes, il y a eu des femmes de cette condition qui tenaient un rang trèsHÜstingué par leur esprit, leurs talents, et le choix do leur société ; et sans doute les maîtresses d’un homme tel que Tibulle n’étaient pas des femmes ordinaires....
« C’est à Tibulle qu’il en faut revenir, c’est lui qu’il faut relire, quand on aime ; c’est en le lisant qu’on se dit ; Heureux l’homme d’une imagination tendre et flexible, qui joint au goût des voluptés délicates le talent de les retracer; qui occupe ses heures de loisirs à peindre ses moments d’ivresse, et arrive à la gloire en chantant ses plaisirs ! C’est pour lui que le travail de produire devient une nouvelle jouissance. Pour parler à notre âme, il n’a besoin que de répandre la sienne. Il nous associe à son bonheur, en nous racontant ses illusions et ses souvenirs ; et ses chants, pleins des douceurs de sa vie, ses chants, qui ne semblaient faits que pour l’amour qui repose, ou pour l’oreille de l’amitié confidente, sont entendus de la dernière postérité. »
La Harpe, qui proclame avec raison la difficulté qu’il y a à traduire Tibulle, a pourtant essayé de traduire, et de traduire en vers, la première élégie du recueil, qui est aussi la plus belle. Nous en citerons nous-mêmes quelque chose. Si les vers de La Harpe étaient plus digne de Tibulle, nous les transcririons ici, du moins ceux qui reproduisent le début de l’élégie; mais la copie du poète français n’est pas même une belle infidèle, et nous sommes réduits à mettre en simple prose ce que Tibulle a écrit en vers charmants : « Qu’un autre se donne le plaisir d’entasser les richesses en monceaux d’or brillant, et qu’il possède de nombreux arpents de sol cultivé; qu’il soit sans cesse tenu en alarme par l’approche de l’ennemi ; que le bruit de la trompette guerrière chasse loin de lui le sommeil. Pour moi, que ma pau-
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POÈTES ÉLÉGIAQÜES. 439
vreté m’assure une vie paisible; que dans mon foyer brille un feu modeste. Je veux , hôte des champs, planter moimême, au temps propice, la vigne délicate ; je veux planter, d’une main exercée, de grands arbres fruitiers. Puissé-je, heureux dans mes espérances, voir chaque année s’amonceler mes récoltes, et mes cuves se remplir d’un vin doux et onctueux! Car je sens un pieux respect et devant le tronc qui s’élève dans les campagnes désertes, et devant la pierre antique ornée, dans un carrefour, de guirlandes de fleurs ; et tous les fruits que mflrit pour moi l’année nouvelle, j’en offre les prémices au dieu des laboureurs. Blonde Gérés ! tu auras une couronne d’épis moissonnés dans mon champ, et que je suspendrai devant les portes de ton temple. Priape au visage empourpré sera le gardien de mon verger, et de sa faux redoutable il effrayera les oiseaux. Vous aussi, Lares protecteurs d’un domaine autrefois opulent, mais pauvre aujourd’hui, vous recevrez les offrandes qui vous sont dues. Jadis une génisse immolée était le tribut qui assurait la conservation de bœufs innombrables; maintenant une brebis est la riche victime immolée pour un sol bien réduit. Oui, cette brebis tombera en votre honneur ; et autour d’elle retentiront ces cris d’une rustique jeunesse : Dieux 1 donnez-nous des moissons et de bons vins !... «