‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 270 sur 397 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

reconnaissent que, dans ses œuvres, il y a de l’esprit qui n’est pas toujours du meilleur esprit.

Ovide n’aurait pas été insensible peut-être à leurs louanges. Il aimait ce qu’ils aiment ; il était content des choses mêmes qu’une critique impartiale ne saurait pardonner. Pédo Albinovanus et ses autres amis auraiéht pu nous en conter long à ce sujet. Us le pressaient un jour de retrancher de ses poèmes quelques vers d’une saveur suspecte, et qui ne leur semblaient pas dignes d’y figurer. Ovide répondit qu’il était prêt à les satisfaire ; qu’il supprimerait volontiers tout ce qu’on voudrait ; seulement, qu’il réclamait grâce pour deux ou trois, qui lui tenaient au cœur, et qu’il ne pouvait se résoudre à leur abandonner. Il en cita trois, et trois détestables. Or, c’étaient précisément les premiers dont ses amis lui demandaient le sacrifice. Nous en connaissons deux, qui peuvent donner une idée de la bizarrerie des préférences du poète ; « Homme demi-bœuf, et bœuf demi-homme. — Le glacé Borée, et le glacé Notus. » Il n’y avait là que de la battologie ; mais c'en est assez pour montrer combien peu Ovide était sévère à lui-même. Il a été comme les prodigues : il a jeté à pleine main ses richesses. Il ne s’est pas inquiété si ce qui tombait était or ou billon, stras ou diamaut; ou plutôt tout ce qu’il répandait était or et diamant à ses yeux.

l'tc d'Ovide.

Cet homme si bien doué naquit à Sulmone dans le Bruttium, en l’an 43 avant notre ère. Il se nommait Publius Ovidius Naso. Sa famille était riche, et appartenait à l’ordre équestre. Il fut envoyé jeune à Borne, pour y terminer ses études et se préparer aux charges publiques. Il eut pour maîtres des hommes d’un grand mérite, entre autres PortiusLatroet l’illustre Messala. Après avoir fait ses débuts au barreau, il fit le voyage de Grèce, selon la coutume des Ror mains de noble famille. Il passa jmr diverses fonctions judiciaires. Il pouvait* faire partie du sénat; mais il quitta de bonne heure les affaires, pour jouir en repos de sa fortune, et se livrer tout entier aux Muses. Dès sa tendre enfance, il avait montré les signes de la vocation poétique ; dès l’âge de

OVIDE

vingt ans, en chantant ses amours, il avait commencé à prendre rang parmi les poètes. Il fut l’ami des écrivains les plus distingués du temps ; quelques grands personnages le prirent sous leur protection, et Auguste lui-même ne dédaigna pas de lui donner des témoignages de son estime. La vie d’Ovide était loin pourtant d’être exemplaire, et ses chants n’étaient pas des hymnes à la vertu. Mais il gardait la décence extérieure; et c’était chose dont on lui savait gré, et louable encore dans la corruption de ce siècle. Ovide n’est pas chaste dans ses vers; mais il n’est pas ordurier non plus. Il écrit en bons termes ce qu’il aurait dû ne pas écrire. H eut des maîtresses, et il répudia deux femmes; mais nous le voyons, dans son âge mûr, uni à une épouse qu’il aime, et qui lui donne des preuves d’un entier dévouement. Au reste, sa vie, jusqu’à l’époque de son exil, s’écoula calme et uniforme , et uniquement interrompue par des événements littéraires. Il marchait de succès en succès, à chacun de ses ouvrages. Ovide, au bout de quelques années, avait le renom du premier poète de Rome, non pas dans un genre seulement, mais presque dans tous les genres. On le nommait le prince de l’élégie; il avait composé plusieurs grands poèmes didactiques ou narratifs ; il avait écrit une tragédie qui passait pour un chef-d’œuvre.

C’est du sommet de cette fortune qu’il se vit abattu tout à coup, et plongé dans un abîme de misères. Il était âgé de plus de cinquante ans, lorsqu’il reçut, de la part de l’empereur, l’ordre de quitter l’Italie, et d’aller vivre à Tomes, sur le Pont-Euxin. Cette ville, située dans le pays des Gètes, était la dernière limite des possessions romaines, du côté du nord-est. L’exil d’Ovide était une simple relégation : on n’avait ni confisqué ses biens, ni prononcé contre sa personne aucune sentence infamante. Pour quelle raison Auguste sévissait-il contre un homme qui ne lui pouvait faire aucun ombrage, et qui se mêlait fort peu, ce semble, des affaires étrangères à ses occupations ou h ses plaisirs? On a cherché à l’expliquer par une foule de conjectures. Les plus plausibles ne sont pas sans difficulté. Le silence des auteurs contemporains, et les termes vagues dans lesquels Ovide

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