‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 272 sur 397 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

un premier rang des poètes érotiques. Quintilien lui préfère avec raison Tibulle et même Properce. Si Properce et Tibulle n’ont rien de bien platonique, ils sont brûlants de passion; ils ne jouent point avec le sentiment; ils n’ont pas le temps de faire de l’esprit : tout entiers à leurs douleurs ou à leurs joies, ils se bornent à laisser parler leur cœur; et voilà pourquoi, malgré leurs défauts, ils uous émeuvent et nous entraînent. Nous leur sommes sympathiques, parce qu’ils sont naïfs et inspirés.

Ovide se vantait d’avoir écrit le premier des liéroïdes. Il .nommait ainsi ces élégies qu’il attribue à des personnages antiques, à Paris ou à Hélène, à Léandre ou à Héro, etc. L’amant ou l’amante au désespoir adresse une lettre en vers à l’objet de ses amours, avec plaintes et soupirs compétents à la chose, et avec l’éternelle lamentation sur l’infidélité ou l’absence. On voit que le poète était singulièrement à l’aise dans le cadre de l’héroïde, pour déployer toutes les fictions de la mythologie; pour user et abuser de toutes les ressources de la poésie des vieux âges; pour faire montre de toute son abondance et de tout son esprit. Aussi ne s’en est-il point fait faute. Il a traité toutes les matières qu’il s’était données, en versificateur consommé, en artiste qui crée à son gré des formes; je dis plus : en poète qui n’est pas insensible aux tourments dont il rend compte. Mais une matière à versification n’est, en définitive, qu’une matière ; c’est une pauvre poésie, que celle qui n’a pour but qu’elle-même ; c’est uu pauvre emploi de grandes facultés, que de travailler uniquement pour faire admirer ses talents. Ce qu’on cherche en vain, dans le livre des Hérdides , c’est la spontanéité, c’est la vie véritable, c’est le souffle de la passion, c’est la flamme, c’est le génie. On s’aperçoit trop que le poète fait œuvre de métier. Le factice et même le faux se montrent à chaque instant sous sa main. Je ne parle pas de l’uniformité et de la monotonie : comment éviter ce défaut, un des pires, quand il s’agit toujours de la même chose; quand, aux gémissements d’un amour malheureux, succèdent sans cesse et fin les gémissements d’un autre amour, nou moins infortuné? Il est vrai qu’Ovide a excellé dans l’héroïde, si on le

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compare à ses imitateurs, anciens ou modernes. Mais exceller dans un genre faux, est-ce une digne gloire pour un grand poëte ? Üvide méritait d’autres triomphes.

Les cinq livres intitulés Tristes, et les quatre livres intitulés Êpîtres pontiques, appartiennent aux dernières années de sa vie. Ce ne sont pas des fictions, comme les Héroïdes ; ce ne sont pas non plus des chants licencieux , comme les Amours : c’est Ovide exilé, lamentant ses propres malheurs et peignant son triste sort, pour éveiller la compassion publique ; ce sont les mémoires où il explique son passé, et où il rappelle, avec une amère complaisance, son bonheur et sa vie enviée d’autrefois. Les Pontiques n’ont pas toujours autant de variété dans les choses que dans les noms de ceux à qui Ovide adresse* successivement ses confidences et ses souvenirs. Je ne prétends pas que ces élégies soient sans intérêt : elles en ont au contraire un assez vif, grâce aux détails familiers où se complaît l’auteur, et qui jettent à chaque instant d’abondantes lumières et sur la personne d’Ovide, et sur ses contemporains, et sur la société romaine, et sur ces peuples barbares où il était condamné à mourir. Quant aux Tristes, il n’y a guère que le premier de ces poèmes qui soit vraiment beau et touchant. C’est celui où Ovide raconte les événements de la dernière nuit qu’il avait passée à Rome. Les autres sont, en général, fort médiocres. La tristesse y est trop souvent fade et ennuyeuse. Le poëte, malgré .ses lamentations, parvient rarement à nous émouvoir. € Il joint, dit La Harpe, à la monotonie du sujet, celle du style : il a trop peu de sentiments, et beaucoup trop d’esprit. On voit que la douleur ne saurait passer de son âme jusque dans son style; et l’on croirait qu’il s’amuse de ses plaintes et de ses vers. »

L’esprit d’Ovide n’était pas né pour la satire. Une seule fois il ne put se tenir do répondre à l’attaque par une riposte énergique. C’était dans les premiers temps de son exil. Il apprend qu’un de ses amis de Rome est devenu tout à couj) son plus violent détracteur ; qu’il aigrit contre l’exilé l’âme d’Auguste ; qu’il travaille à faire confisquer ces biens

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