‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 273 sur 397 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

qu’avait respectés l’arrêt du prince. Ovide s’emporte contre ce nouvel ennemi; il l’accable de ses invectives; il le voue à l’exécration de tous les gens de bien. Horace ou Lucilius eût achevé l’ouvrage, en nommant par son nom l’indigne mortel : Ovide est si peu l’homme du genre, qu’il ne désigne pas même son ennemi d’une façon reconnaissable. On soupçonne, mais ce n’est qu’un soupçon , que ce traître pourrait bien avoir été le mythographe Hygin. Ovide se fiait si peu à lui-même, pour cette ingrate besogne de satirique, qu’il prit et imita un modèle. Ce n’est pas lui qui avait inventé ce titre d'Ibis, qui signifie l’oiseau destructeur des reptiles. Le vieux Callimaque avait intitulé ainsi sa virulente diatribe contre le jeune et brillant Apollonius. Ovide emprunta à Callimaque et son titre, et ?a forme poétique (le mètre élégiaque), et même des vers entiers, ou tout au moins de grosses injures, des expressions aigres et outrageuses.

Poi^nie» didactique*.

Nous dirons peu de choses des poèmes didactiques d’Ovide sur l’amour. L’idée de composer, en vers ou en prose, un traité de l’art d’aimer, serait ridicule en soi, si l’auteur avait la moindre prétention à enseigner l’amour véritable. Il ne peut donc s’agir, dans de pareils livres, que de séduction et de libertinage. Ne cherchez rien de plus dans VArt d'aimer d’Ovide. Boileau donne h ces leçons l’épithète de charmantes; il dit qu’elles ont été dictées par l’Amour même. Boileau aurait pu, ce me semble, se dispenser de^ parler ainsi. Ces leçons ne sont que corruptrices; et c’est la lubricité qui les a dictées. Le nom de l’amour, en tête de ce code d’immoralité, est une profanation. Je n’examine pas si le poète a traité son sujet avec un grand talent; s’il a tracé des tableaux gracieux ou énergiques ; s’il n’a jamais eu plus d’entrain et de verve ; si ce poème, à part son vice radical, ne se distingue pas par certaines qualités éminentes. Peu m’importe encore qu’Ovide, avec son livre, n’ait pu dépraver son siècle, et que ce soit la dépravation contemporaine qui lui ait fait oublier un instant les règles de la vertu et même de la décence. Si d’autres ont été obscènes, tandis

OVIDE

qu’Ovide n’est que libre, tant pis pour eux ! II me suffit qu’Ovide a commis une faute grave, et presque un crime, en se laissant aller aussi bas, dans son écrit, que ses contemporains dans leurs mu urs. Il n’a pas même pour lui l’excuse que pouvait comporter son premier recueil, l’effervescence de la jeunesse et la fougue des passions sensuelles. Il n’avait que vingt-cinq ans à peine quand il publiait les Atnours : il en avait quarante quand il mit la dernière main à VArl d’aimer.

Ovide lui-même sentit bien qu’il n’était pas exempt de tout reproche. Il essaya d’atténuer ses torts aux yeux des censeurs sévères, et il composa le petit poème intitulé Jîemcde d'amour, dans le même mètre que l’ÿlrt d'aimer, et qui a la prétention d’en être la contre-partie. Il s’y excuse en disant qu’il a rédigé ses leçons érotiques non point h l’usage des femmes honnêtes, mais à l’usage de Thaïs et de ses pareilles ; que la passion a pu l’égarer alors , mais que la raison seule va désormais parler par sa bouche. Apologie misérable et mensongère, qu’il dement bien vite dans le cours de son nouvel ouvrage 1 Le Remède d'amour abonde, j’en conviens, en nobles maximes, en préceptes salutaires; mais le poète revient sans cesse aux images impures ; il ne regarde pas plus qu’autrefois à ofi'enser la pudeur, et à se livrer aux écarts d’une imagination lascive. Le plus ingénieux panégyriste d’Ovide est bien forcé de confesser qu’entre ses mains le remède devient pire que le mal. Une preuve que le repentir xl’Uvide était loin d’être sincère, c’est qu’il publiait, presque en même temps que sa palinodie prétendue, un autre poème en vers élégiaques, sur l’art de soigner la toilette et de faire valoir les agréments extérieurs. C’était le digne complément des sujets traités dansi’A/’t d’aimer; et cette cosmétique raffinait sur les théories de séduction déduites dans le manuel du libertinage. Nous n’avons qu’une centaine de vers de cet écrit, dont quelques-uns regrettent vivement la perte. Je ne dirai pas comme eux; et je ne croirais pas travailler à la réputation d’Ovide en remarquant, à leur exemple, qu’il convenait à l’auteur de l’Art d'aimer de donner des leçons de l’art de plaire.

Page 1