C* Fa»te
Ovide, en partant pour l’exil, n’avait pas encore ternainé le grand poème des Fastes. Il l’acheva durant ses loisirs forcés, et il le publia sous les auspices de Germanicus. Les Fastes avaient douze livres, autant qu’il y a de mois dans l’année. Il n’en reste que six ; et, dès le quatrième siècle, les six autres, les six derniers, n'existaient déjà plus. Le mot fastes désignait, chez les Romains, le recueil des annales nationales, l’ensemble des traditions civiles et religieuses. Ovide entreprit de résumer en vers tout ce qu’on savait , et tout ce qu’on avait imaginé, sur les origines de certains usages, de certaines superstitions, sur l’institution des diverses fêtes, sur tout ce qui tenait au culte public et à la liturgie. Il suit l’ordre du calendrier. Les vieilles histoires et les vieux poèmes lui fournissent la matière ; mais il la fait sienne et l’embellit : il pare la simplicité et la sécheresse antiques de toutes les richesses, de tous les ornements de la poésie. Ce n’est pas à dire qu'il ne soit jamais tombé dans les défauts qu’on ne pouvait complètement éviter en traitant un tel sujet. S’il est constamment exact et bien informé, souvent aussi il n’est que didactique et technique, et il fait œuvre de chronographe et de pontife, bien plus que d’homme inspiré et de poète. Ajoutez qu’il ne traite pas toujours, même les arguments les plus féconds et les plus heureux, avec une supériorité incontestable. Il a le malheur quelquefois de rencontrer sur sa route des athlètes contre lesquels il lui eût été prudent de ne pas lutter. Properce lui-même, à propos de certaines traditions, l’écrase. Qu’est-ce donc quand il ose se mesurer à Virgile ? Comparez, par exemple, la mort de Cacus, dans les Fastes et dans V Enéide. Ici, c’est une suite de tableaux admirables , pleins de mouvement et de vie ; là, c’est à peine une froide et impassible esquisse. Les Fastes sont un ouvrage savant et précieux ; Rapiu et d’autres l’ont dit, et j’en tombe d’accord; mais ce n’est ni le chefd’œuvre d’Ovide, comme ils le prétendent, ni même ce qu’on peut nommer un chef-d’œuvre.
OVIDE
Le vrai chef-d’œuvre d’Ovide , et un des plus parfaits monuments de l’art antique, c’est le grand poème des Métamorphoses. Ce poème est antérieur au départ d’Ovide pour Tomes. Du moins il en courait déjà des copies à cette époque. Ovide aurait voulu le détruire, avec ceux qu’il livra au feu avant de quitter Rome et l’Italie. Heureusement pour nous, il n’était déjà plus temps; et ses amis conservèrent leurs copies. Ovide dut les en remercier plus tard , quand il regrettait de s’ètre abandonné trop précipitamment à son dépit, et d’avoir ce jour-là maudit son génie et anéanti des travaux qui eussent peut-être encore aidé à sa gloire.
Quoi qu’il en soit, c’est par les Métamorphoses surtout qu’Ovide s’est placé aux premiers rangs des poètes. En changeant de mètre, et en montant sa lyre au ton héroïque, il s’est trouvé tout d’un coup, et sans nul effort, le digne fils et l’héritier d’Homère et de Virgile , sinon l’égal de ceux qu’on n’égala jamais. Sauf quelque redondance dans le style, qnelques négligences, quelqnes traits d’un goût un peu douteux, ce bel ensemble, composé de tant de pièces diverses, a toutes les perfections , peu s’en faut , et toutes les grâces. Ce ne sont pas seulement quinze livres d'histoires, sans unité et sans lien : c’est une véritable épopée cyclique. Le cycle d’Ovide embrasse tous les principaux faits de la mythologie et des temps fabuleux, depuis le chaos et la cosmogonie, jusqu’aux premières traditions de Rome. Tous les épisodes sont rattachés les uns aux autres avec un art merveilleux; et il n’y a pas de transition, dans ce tissu presque sans fin, qui sente le moindre effort, et qui ne témoigne d’une habileté consommée. Voilà pour l’ordonnance. Mais c’est particulièrement dans les détails, c’est dans les épisodes, qu’Ovide a surtout déployé son génie. Tel épisode, comme celui de Philémon et Baucis, est d’une beauté pure et douce; tel autre, comme ceux de Céyx et Alcyone, d’Ajax, d’Hécube, etc., sont d’un pathétique qui touche parfois au sublime. Nulle trace de monotonie , bien que chaque épisode aboutisse irrévocablement ou à quelque transformation ou à quelque apothéose.