CHAPITRE XXXI
ne sont sans doute que des traductions; mais plusieurs sont manifestement de l’invention du poëte. Il serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer avec quelque précision tout ce que Phèdre a inventé, tout ce qu’il doit à d’autres. Il se donne lui-même, en plus d’un passage, pour un simple arrangeur. « Esope, dit-il dans son premier prologue, a trouvé la matière, et moi je l’ai polie en vers ïambiques. » Non-seulement Ésope, mais Callimaque, mais d’autres encore, eussent été en droit de revendiquer leur part dans le fonds exploité par le talent de Phèdre. Cependant Phèdre, même après restitution, serait riche encore, et aurait même pour lui la meilleure part. Les fables qu’il ne doit à personne, ou, ce qui revient au même, celles qu’il a ramassées çk et là dans les rues de Home ou dans les boutiques de tondeurs, celles en un mot qui sont le plus romaines, sont presque toutes de petits chefs-d’œuvre. En voici une, par exemple, qui dut être composée le lendemain de la chute de Séjan, ou de quelque autre puissant personnage : « Un homme, ayant immolé un porc au divin Hercule pour s’acquitter d’un vœu qu’il avait fait étant malade, fit donner à son âne les restes de l’orge du porc. L’âne repoussa cette nourriture, et parla ainsi : « Je mangerais vo- « lontiers ton grain si celui qui s’en est nourri n’avait été Œ égorgé. » Eflrayé, en réfléchissant à cette fable, j’ai toujours regardé le lucre comme chose dangereuse. Mais tu dis : Ceux qui se sont enrichis par la rapine possèdent la richesse. Comptons donc combien ont péri, surpris dans leur fortune. Tu trouveras une plus grande foule de ceux qui ont été punis. La témérité réussit à bien peu de gens; elle est la perte de beaucoup*. » M. Nisard, après avoir cité cette fable, ajoute : « Tacite n’a rien écrit d’aussi simple, ni de plus énergique. La fable est ici à la hauteur de l’histoire. Quant à l’allusion, elle est frappante. Les réflexions de la fin montrent que Phèdre entendait bien qu’elle n’échappât à personne. Certes, une telle fable, répandue dans la Rome de Tibère et de Néron, pouvait bien refroidir ceux qui étaient tentés de manger l’orge du porc immolé. » Le même
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PHÈDRE
critique en signale d’autres, qui sont comme les corollaires de celle-là, et qui ne sont ni moins sensées, ni écrites d’un style moins vigoureux : ainsi les Mulets et les Voleurs, ainsi rkne et le Vieillard. La jolie fable intitulée Combat des Rats et des Belettes appartient aussi à Phèdre, au moins dans tout ce qu’elle a de piquant et de philosophique. Il avait vu ce combat peint sur le mur d’un cabaret; mais, en mettant la peinture en récit, il y avait ajouté ce que le pinceau ne pouvait dire, ce qui fait que le récit est un apologue. Ce n’est pas en contemplant la lutte sur la muraille qu’on eût pu arriver à cette affabulation, qui sort si bien du récit de Phèdre : « Toutes les fois qu’il arrive malheur à une nation, les grands, à cause de leur dignité, sont exposés au péril ; mais le menu peuple a bientôt fait de se mettre en lieu de sûreté L * On voit, par ce qui précède, que Phèdre ne manquait pas d’imagination, ni d’une certaine force inventive. Mais son principal titre à la gloire, c’est d’avoir été un bon écrivain.
'Style de Phèdre.
Ce n’est pas que le style de Phèdre soit sans défauts; mais les défauts que quelques-uns y signalent n’ont rien de particulièrement grave. Il y a, de temps en temps, une certaine recherche dans l’expression, et une certaine affectajion de tournures plus singulières que justes et naturelles. On sent que la poésie latine a déjà passé par Ovide, et qu’elle touche à Sénèque. Les poètes de la décadence aiment à rajeunir les mots vieillis, et entassent, parmi leurs faux trésors, des provincialismes, des locutions qui n’avaient jamais eu droit de cité dans la vraie langue de Rome. On trouve déjà quelque apparence de ce travers dans la poésie de Phèdre. Mais le point par où Phèdre appartient le plus à la décadence, c’est l’emploi abusif des mots abstraits. E ne peut se retenir d’en mettre partout, même là où le terme concret serait non- seulement plus poétique, mais plus exact et plus précis, mais le seul juste. Je n’accuse pas la longueur du cou pour le long cou,, expression admirée par