CHAPITRE XXXI
les uns, blâmée par les autres, et qui peut se justifier, vu la place où Phèdre l’a mise; mais je souffre de voir le poète préférer, par exemple, les mots calamité, bonté, scélératesse, etc., quand le sens direct appelait non pas des abstractions, mais des malheureux, des bons ou des scélérats. Ces réserves faites, il n’y a plus guère qu’à donner des éloges. Le style de Phèdre, dit M. Nisard, est savant et agréable, d’une clarté qui n’a été surpassée par aucun écrivain latin, sévère et pourtant facile, travaillé et pourtant simple : je ne sache pas de réalisation plus complète et plus heureuse du précepte, qu’il faut savoir faire difficilement des vers faciles. Les images y sont rares, ce qui les rend plus frappantes : Phèdre les emploie avec sobriété, en écrivain plus simple que brillant, qui d’abord n’a pas à se défendre de leur abondance, et qui sait, en outre, que là même où elles viennent naturellement d’une grande richesse de génie, on les fait mieux valoir à les moins prodiguer. Les métaphores y sont rares pareillement, et justes. La brièveté, tant louée dans Phèdre, y est grave, mais non pas sèche. Il retranche du discours tout ce qui l’allonge sans l’éclaircir. Il semble que, comme il ne vous demande d’attention que pour un sujet très-court, il la veuille tout entière, et ne la laisse pas se perdre ou languir dans des accessoires inutiles. Phèdre a l’épithète heureuse, variée, substantielle, ne faisant qu’un avec le sujet; ce qui est encore une sorte de brièveté. Ses descriptions sont le plus souvent d’un seul vers, ou de deux; les plus longues, de trois; mais on ne pourrait faire entrer plus de choses dans moins de mots, et cette concision, quoique savante, n’est point forcée. Ses vers ne sont point bourrés, si je puis dire ainsi, comme certains vers de Perse, où les mots, pour vouloir contenir trop de choses, éclatent et laissent échapper le sens de toutes parts. Cet excès de brièveté produit le vague ; qui veut trop dire à la fois ne dit rien. Il en est de certaines poésies trop concises comme de verres d’optique d’un degré trop fort : les unes, en demandant trop d’efforts à l’intelligence, la fatiguent ou la trompent ; les autres, par une trop grande concentration des rayons lumineux, tirent la vue et la troublent. »
PHÈDRE
Le même critique compare le style de Phèdre au style de Térence. Ici, je l’avoue, il m’est impossible d’acquiescer à son opinion. La ressemblance des deux poètes n’est qu’apparente. Tout ce qu’ils ont de commun, c’est d’avoir écrit en vers ïambiques. Phèdre, qui vise à la concision, tombe souvent dans l’obscurité, ou du moins il force le lecteur à user de toute sa pénétration : Térence est la clarté même. La différence des genres éclate partout. Le poète comique n’a rien à cacher ni à sous-entendre; il faut que ses intentions soient saisies de prime abord ; aussi ses finesses sontelles d’une extrême simplicité. Le fabuliste ne parle presque jamais qu’à demi-mot; il veut toujours dire plus qu’il ne dit ; de là celte concentration de la pensée,- ces tournures la- • borieusement aphoristiques. Les sentences, dans Phèdre, ne sont que des sentences ; dans Térence, ce sont des pensées nécessaires, commandées par le sujet, appartenant aux personnages qui les prononcent, et sous lesquelles on ne songe pas un seul instant à chercher le poète. Térence a toutes les grâces : la manière de Phèdre était presque absolument exclusive de la grâce. Aussi n’est-ce point par la grâce que se distinguent ses ouvrages. Par là il est inférieur non-seulement à Térence, avec lequel, je le répète, il n’a presque rien de commun, mais à Babrius même, qui lui ressemble à tant d’égards. Je ne parle pas de La Fontaine. La Fontaine est incomparable. C’est lui qui nous a gâtés, en fait de fabulistes. Phèdre est à mille lieues de cette puissance dramatique, de cette vérité, de cette variété, de cette profondeur, de cet enjouement , de toutes ces qualités enfin qui font de l'ample comédie du bonhomme une des merveilles de la poésie. Quand on vient de lire La Fontaine, on trouve Phèdre sec et morose; mais cette impression peu à peu s’efface : dès qu’on n’est plus sous le charme des souvenirs, on devient plus juste, et Phèdre reprend ses droits à l’estime, à l’admiration même. Tout à l’heure, on se choquait de la complaisance avec laquelle il parle de luimême et de son œuvre; maintenant on lui pardonne ses bouffées de vanité; on fait plus : on l’écoute avec plaisir se promettant une gloire éternelle, et on bénit l’heureux