CHAPITRE XXXII
ment : on reconnaît qu’il a vécu dans le commerce familier des auteurs du bon siècle. Nos réserves à son égard portent sur ses pensées, et non pas sur la manière dont il exprime ses pensées. La nature même des deux ouvrages qu’il nous a laissés prouve contre lui. Il est évident qu’il ne se faisait pas bien une claire idée ni de ce qu’est la rhétorique, ni de ce qu’est la véritable éloquence.
Ouvrage» de Sénèque le père.
Le premier ouvrage de Sénèque le rhéteur, dont nous n’avons guère que la moitié, est intitulé Controverses. Il avait originairement dix livres. Nous possédons le premier, le deuxième, le septième, le huitième, le dixième, mais non pas tous parfaitement intacts, et seulement quelques extraits des cinq autres livres. Les Controverses sont une série de déclamations, sur des questions judiciaires fictives. L’autre ouvrage, intitulé Exhortations, qui n’avait qu’un seul livre, et dont nous n’avons non plus qu’une partie, se compose de déclamations du genre délibératif, et non moins fictives que les déclamations judiciaires. Sénèque avait recueilli ces discours dans les écoles. A la suite de chaque discours qu’il reproduit, il ajoute une appréciation critique. Dans ses réflexions, comme dans les déclamations mêmes, on trouve çà et là des choses remarquables, des mouvements éloquents, de nobles pensées. Mais quel emploi de belles facultés, que de disserter sur de pareilles œuvres, et surtout que de rédiger de pareils plaidoyers et dépareilles harangues! Voici, par exemple, sur quels sujets s’exerçait la prétendue éloquence des prétendus orateurs politiques du temps d’Auguste ; Agamemnon consentirai-t-il au sacrifice de, sa fille ? Les trois cents Spartiates, abandonnés aux Thermopyles par les autres Grecs, quitteront-ils leur poste? Alexandre s’embarquera-t-il sur l’Océan? Cicéron fera-t-il des excuses à Marc Antoine? Quant aux questions sur lesquelles roulent les plaidoyers fictifs, elles dépassaient quelquefois en bizarrerie, et même en absurdité, tout ce que pourrait inventer l’imagination la plus déréglée. Les litres seuls suffiraient pour nous édifier sur le goût qui régnait dans les écoles. Il y avait la
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cause (les jumeaux languissants; il y avait celle des cadavres mangés ; il y avait celle des sépulcres enchantés ; et d’autres non moins étranges. Qu’on juge, d’après l’argument d’une de ces matières, s’il était possible de s’y prendre mieux qu’on ne faisait alors, pour torturer et fausser les esprits. Un homme est député par une ville menacée de la famine, pour acheter des blés à l’étranger, et il a l’ordre de revenir à jour fixe. Il fait ses achats, et il se remet en mer. La tempête l'écarte de sa route. Il aborde dans une ville où il vend sa cargaison le double du prix d’achat; et, avec la somme, il se procure deux fois plus de blé qu’il n’en avait d’abord. II revient dans son pays; mais il n’était pas arrivé au jour prescrit : durant son absence, ses concitoyens affamés avaient été réduits à manger des cadavres. Il est traduit en justice ; et c’est là ce qu’on nommait le procès sur la question des cadavres mangés. Je dois dire pourtant qu’il y avait aussi des questions à peu près vraisemblables, et assez analogues à celles qui se présentent devant les tribunaux ; mais c’était le petit nombre, et ce n’étaient pas celles qui plaisaient le plus, celles où les rhéteurs pussent faire briller le mieux leur esprit et celui de leurs disciples. Voici, en effet, comment les choses se passaient. Le maître donnait au disciple une matière à traiter; le disciple traitait la matière, conformément aux prescriptions de la rhétorique. Le maître corrigeait le discdurs, taillant, retranchant, ajoutant, amenant enfin la pièce au point où il la voulait. Ainsi amendée, l’élève l’apprenait par cœur; puis, à jour dit, il la récitait devant un auditoire. Il vint même un temps où ce n’étaient plus seulement des rhéteurs et des jeunes gens qui aspiraient à ces petits triomphes. Malgré les efforts des poètes, qui prétendaient rester seuls en possession du privilège des lectures publiques, les déclamations en prose sortirent des écoles, et se montrèrent au grand jour. Les auditeurs qui venaient d’entendre une pièce de vers subissaient une harangue et un plaidoyer : les mômes patients, comme dit un critique, servaient à tout. Souvent le poète était aussi l’orateur; et plus d’un, comme Pline le Jeune, eut la satisfaction de se faire applaudir sous l’une et l’autre forme. Je ne dis pas que ces
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applaudissements saluaient des chefs-d’œuvre; mais je com- t prends que,ceux qui les avaient soulevés se fissent illusion à eux-mêmes, et qu’ils se prissent pour les héritiers de Virgile ou de Cicéron.
S<^Bëque le ipbllonopho (liorlns Annieua ISeneca).
La vie de Sénèque le philosophe appartient à l’histoire politique. Nous n’en rappellerons ici que les principales circonstances. Sénèque était né à Cordoue, vers la seconde ou la troisième année de l’ère chrétienne. Il vint à Rome fort jeune, et il y étudia la rhétorique et la philosophie. R se fit de très-bonne heure un nom par son éloquence ; et ses succès oratoires portèrent ombrage à Galigula. On conte qu’un jour, comme Sénèque plaidait devant le sénat, Caligula pâlit de jalousie : Galigula se croyait le premier des orateurs. Une courtisane sauva la vie à Sénèque, en faisant observer au tyran que son rival n’avait que le souffle, et qu’il mourrait avant d’entrer dans les emplois. Malgré cet oracle, et malgré sa santé chétive, Sénèque vécut, et l’ambition lui vint : il brigua et obtint la questure. Mais, au commencement du règne de Claude, il fut accusé d’adultère avec Julie, fille de Germanicus, et relégué en Corse. Son exil dura huit ans. Agrippine le rappela, lui fit donner la préture, et le nomma précepteur de celui qui fut Néron. Je n’ai pas besoin de dire le reste. On sait qu’après s’être avili jusqu’à l’apologie du . meurtre d’Agrippine pour conserver la faveur de Néron, il finit par tomber lui-même en disgrâce. Il fut impliqué dans la conspiration de Pison, et il reçut l’ordre de mourir. Il se fit ouvrir les veines. C’était en l’an 65, et Sénèque avait soixante et quelques années. Sa femme avait voulu mourir awc lui ; on la rappela à la vie; mais, quoiqu’elle fût fort jeune, elle ne tarda pas beaucoup à suivre Sénèque. L’attachement de cette noble Pauline pour son époux est peut-être la meilleure preuve que Sénèque était autre chose encore qu’un ambitieux, et que, s’il avait souvent sacrifié à de détestables idoles, son âme conservait de belles parties, que la contagion n’avait pas atteintes. Un fait incontestable, c’est que Sénèque avait des vertus. Possesseur d’immenses ri-
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chesses, il vivait simplement : il était d’une tempérance et d’une sobriété parfaites. Il était bon pour ses serviteurs, affable à tout le monde, incapable de rien de mal, quand il obéissait aux instincts de sa nature; capable, au contraire, d’efforts généreux et même de dévouement. L’ambition le perdit ; et sa vie fut une contradiction presque perpétuelle avec ses penchants et avec ses maximes. On l’appelle Sénèque le philosophe ; mais il n’a guère été philosophe que dans ses livres.
Pbilosophle de Sénèqne.
Encore faut-il s’entendre, sur ce titre de philosophe. Quintilien remarque que Sénèque a été peu exact dans la philosophie; et cette observation n’est pas dénuée de sens. En effet, Sénèque n’a pas de système, et il flotte souvent entre les doctrines les plus contraires. Il préfère les stoïciens, mais il s’adresse souvent à d’autres : il emprunte à Platon, il emprunte à Aristote ; il admire le génie d’Épicure. Cette ibdépendance pouvait produire des fruits excellents, mais à une condition, c’est qu’elle fût soutenue et par une grande érudition et par une doctrine fortement arrêtée. Sénèque serait alors un éclectique ; et la raison n’aurait peut-être qu’à applaudir dans ses œuvTes. Mais son érudition est plus apparente que réelle : il ne connaît qu’un petit nombre de livres; il s’en rapporte, sur bien des points, à des témoignages suspects; les ouvrages de seconde main, les mémoires qu'il fait rédiger par des secrétaires, lui tiennent lieu trop souvent des auteurs originaux. Quintilien lui reproche de s’être laissé plus d’une fois tromper par ceux qu’il chargeait de faire pour lui quelques recherches. Ainsi, par exemple, l’esqui.sse que Sénèque a tracée du système de Platon et de celui d’Aristote est tout ce qu’on peut imaginer de plus imparfait; et il est manifeste, par les efforts mêmes qu’il fait et par le mal qu’il se donne, que les plus grands monuments de la philosophie antique, au moins dans leurs parties capitales, lui sont à peu près étrangers. Il s’en tire plus que lestement avec les maîtres immortels, en déclarant que toute leur ndétaphysique ne sert à rien, et qu’il n’y a d’utile au