‹ Histoire de la littérature romaineChapitre 292 sur 397 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

monde que ce qui a pour objet la règle des mœurs. En parlant de la sorte, Sénèque se met doublement dans son tort. « C’est une double preuve d’ignorance, dit à ce sujet M. Jules Simon, d’avoir cru qu’une théorie est inutile, quand elle ne peut se résoudre immédiatement en un précepte de morale, et de n’avoir pas compris que, selon le parti qu’on adopte entre Platon et Aristote, la vie entière est changée. » Sénèque réduit donc la philosophie à la morale, et particulièrement h la morale pratique. Son mérite, c’est d’avoir été, selon l’expression de Quintilien, le censeur éloquent du vice; j’ajoute, l’éloquent panégyriste de la vertu. Mais, à côté des vérités les plus belles et les plus fécondes, que d’erreurs et de paradoxes! Les contradictions surtout abondent. Dieu, pour Sénèque, est et n’est pas; ou, ce qui revient au même, Dieu peut être, suivant Sénèque, ou un pur esprit, ou le souffle de vie répandu dans l’univers, ou l’ordre immuable des lois éternelles, ou le destin; que sais-je encore? c’està-dire que Dieu n’est qu’un mot. Qu’on juge, après cela, de ce que devient la Providence! Sénèque, bon gré, mal gré, tombe à chaque instant dans le panthéisme. Il n’a pas une idée plus claire de l’âme humaine ; et, si on peut le prendre d’ordinaire pour un spiritualiste, on n’a guère moins de motifs pour affirmer qu’il fait de Tâme un corps quintescence d’atome, extrait de la lumière, peu importe; mais enfin un corps, une matière plus ou moins subtile. Sur la destinée de l’homme après cette vie, même incertitude, mêmes contradictions. Sénèque dit quelque part que l’âme est éternelle. Mais qu’est-ce que cette éternité? n’est-ce pas, en définitive, une éternité toute nominale, comme celle que nous promettent les panthéistes, l’absorption de notre personnalité au sein du grand tout, de la substance universelle et éternelle ? Sénèque a beau dire qu’alors nous contemplerons le ciel face à face ; que nous jouirons de la splendeur des astres ; que nous serons initiés aux mystères de l’ordonnance des choses. Il nous a ôté ce qui fait que nous sommes nous-mêmes; il nous a réduits au néant; et cette prétendue existence qu’il cherche à se figurer est impossible : là où il n’y a plus de personne, il n’y a plus rien qui mérite le nom

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de vie. Il est vrai qu’avant de devenir ou de redevenir un peu moins que rien, une abstraction, ce que nous étions avant d’être, nous aurons passé par une seconde vie, une vie véritable, où nous aurons été avec tout ce qui nous fait être nous-mêmes, et où nous aurons trouvé la récompense ou l’expiation des actes de notre vie terrestre. Encore Senèque n’est-il pas parfaitement assuré que la vie d’ici-bas ne soit pas suffisante pour remplir notre destinée tout entière ! On voit que Sénèque aurait pu profiter davantage de ses devanciers. Platon, sans en savoir assez sur la question par excellence, en savait un peu plus que Sénèque : il ne tergiversait pas, du moins, sur la nécessité d’une sanction morale. Pourquoi Sénèque a-t-il été trop stoïcien, là uü les stoïciens n’avaient précisément pour doctrine que des aperçus vagues et des doutes?

La grandeur du stoïcisme est dans l’austérité des dogmes de sa morale pratique. C’est aussi dans l’expression de ces dogmes que Sénèque est grand , qu’il est éloquent , qu’il se montre digne du nom de philosophe. Nul philosophe n’a jamais parlé en termes plus saisissants des devoirs de l’homme envers lui-même et envers ses semblables; de la dignité de notre nature ; de la nécessité de triompher de nos passions ; des moyens de nous arracher aux misères de la condition humaine, par l’exercice de la vertu, par le mépris de tous les biens sensibles, de tous les maux qui ne sont pas le mal véritable , le mal de l’âme ; ainsi la pauvreté, l’exil, la douleur, la mort. « Sénèque, dit M. Jules Simon, émet plus de paradoxes que de vérités; mais, quand il tient une vérité, il va jusqu’au fond. Il ne démontre pas, il affirme; mais avec une telle force de volonté, si on peut le dire, et une imagination si puissante, qu’il vous enchaîne à sa passion ou à sa croyance. Il ne fait guère de longs ouvrages; et, dans ceux qu’il a essayés plutôt qu’achevés, il ne suit aucun plan ; il ne fait pas même, à proprement parler, de discours ; un mot lui suffit, mais de ceux qu’on n’oublie plus. » Les thèmes sur lesquels il s’exerce ne sont pour lui que des matières à style : c’est son esprit bien plus que son âme qu’il déploie à nos yeux; ses livres ne sont que des

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